Les édifices de la ville de Tikoh ne sont pas tout à fait aussi somptueux que quelques-uns de ceux-ci, quoiqu’ils fussent assez beaux et assez remarquables; je n’en ferais, d’ailleurs, ici aucune mention, si ce n’était pour la grande population qu’il y a eu dans ce pays, et dont j’aurai nécessairement à parler[218]; c’est pourquoi je laisserai ce sujet pour le moment. Ces édifices existent à trois lieues d’Izamal à l’orient et à sept de Chichen-Itza.
Chichen-Itza est dans une situation fort bonne, à dix lieues d’Izamal et à onze de Valladolid. C’est là, à ce que disent les anciens d’entre les Indiens, que régnèrent trois princes frères, qui, d’après les souvenirs que ceux-là ont recueillis de la bouche de leurs ancêtres, vinrent du côté du couchant à ce pays et réunirent en ces diverses localités des populations nombreuses, que les trois princes gouvernèrent en paix et justice durant plusieurs années. Ils honoraient leur dieu avec beaucoup de dévotion; c’est pourquoi ils érigèrent un grand nombre d’édifices magnifiques, un entre autres, et le plus haut dont je ferai ici l’esquisse, comme je l’ai dessiné, m’y trouvant, afin qu’on m’entende davantage.
Ces princes vécurent, à ce qu’on dit, sans femmes, et dans une entière honnêteté, et, tout le temps qu’ils demeurèrent ainsi, ils furent tenus en grande estime et obéis de tous. Mais, avec le temps, l’un d’eux vint à manquer, soit qu’il fût mort, soit, comme les Indiens le disent, qu’il se fût retiré du pays du côté de Bac-halal[219]. Quoi qu’il en soit de son absence, elle se fit promptement sentir à l’égard de ceux qui gouvernèrent après lui; ils se firent des partis dans la nation, adoptant les mœurs les plus dissolues et les plus effrénées, et les choses allèrent au point que le peuple les ayant pris en horreur, les mit à mort: les charges que l’on remplissait furent délaissées, et la ville, dont le site est si beau et si agréable pour n’être qu’à dix lieues de la mer, fut abandonnée[220]. Il y a tout à l’entour des terres et des provinces fort fertiles, et voici la figure de l’édifice principal.
Cet édifice a quatre escaliers regardant aux quatre points du monde: ils ont chacun trente-trois pieds de large et quatre-vingt-onze degrés, et c’est un supplice que de les gravir. Les degrés ont la hauteur et la largeur que nous donnons aux nôtres: de chaque côté des escaliers, il y a une rampe basse, de niveau avec les degrés, de deux pieds de large et de bonne pierre de taille, comme le reste de l’édifice. Cet édifice n’a pas d’angles; car, à commencer du sol, le massif, entre les rampes, s’élève en diminuant par intervalles, sous une forme cubique, en se rétrécissant avec l’édifice, jusqu’en haut d’une manière fort élégante, comme on peut le voir ici. A l’époque où je le vis, il y avait au pied de chaque rampe une gueule de serpent féroce, tout d’une pièce, admirablement travaillée[221]. En haut des escaliers, se trouve, au sommet, une plate-forme sur laquelle s’élève un édifice composé de quatre corps de logis; trois d’entre eux en font le contour sans empêchement, ayant chacun une porte au milieu, et fermés en haut par une voûte. Le quatrième, qui est au nord, a une forme spéciale avec une galerie de gros piliers. Le centre de cet édifice, qui devait présenter comme une petite cour, enfermée entre les différents corps de logis, a une petite porte qui sort à la galerie du nord, dont le sommet, fermé avec du bois, servait de local à brûler des parfums. A l’entrée de cette porte ou de la galerie, se trouve comme un écusson, sculpté sur une pierre, mais que je n’ai pu bien entendre. Tout à l’entour de cet édifice, il y en a un grand nombre d’autres de grande et belle construction, et l’intervalle est recouvert de ciment qui subsiste entier en bien des endroits et qui paraît tout neuf[222], tant est dur le mortier dont on le faisait. A quelque distance en avant de l’escalier du nord, il y avait deux petits théâtres de pierre équarrie, à quatre escaliers, pavés au sommet de belles pierres, où l’on dit que se représentaient des farces et des comédies pour le plaisir du public[223].
De la cour qui précède ces deux théâtres s’étend une chaussée large et belle jusqu’à un puits, qui en est éloigné comme de deux jets de pierre. Ils avaient eu relativement à ce puits et ils avaient encore la coutume d’y jeter des hommes tout vivants en sacrifice à leurs dieux, dans les temps de sécheresse, bien persuadés qu’ils ne mouraient point, quoiqu’ils ne les vissent plus. Ils y jetaient aussi une grande quantité d’autres choses, comme des pierres de prix et des objets d’une grande valeur pour eux. Aussi est-il certain que si ce pays avait été riche en or, c’est ce puits qui en aurait la plus grande part, tant les Indiens y avaient de dévotion. Ce puits a sept stades de profondeur jusqu’à l’eau[224]; il est rond, et sa largeur est de plus de cent pieds, taillé qu’il est dans la roche jusqu’à l’eau, d’une façon merveilleuse. L’eau a l’apparence d’être fort verte, mais je crois que ce sont les bocages environnants qui lui donnent cette couleur, et il est d’ailleurs fort profond. Au sommet, tout contre le bord, existe un édicule où je trouvai des idoles, faites en honneur de tous les édifices[225] principaux du pays, juste comme le Panthéon à Rome. Je ne sais si c’était là une invention ancienne ou bien des Indiens actuels, pour avoir occasion de se retrouver avec leurs idoles, en venant avec des offrandes à ce puits. J’y trouvai des lions sculptés, des vases et autres objets façonnés de telle manière, que personne ne serait tenté de dire que ces gens les eussent travaillés sans aucun instrument de métal. J’y trouvai aussi deux hommes sculptés en pierre, d’un seul morceau chacun, de haute stature, et les parties recouvertes, suivant l’usage des Indiens. Ils avaient la tête d’une manière particulière, avec des pendants aux oreilles, selon l’usage du pays, formant un épi derrière le col, qui s’enchâssait dans un trou profond, fait à dessein dans ce même col, et ainsi enchâssée la statue était complète.
FIN DE L’OUVRAGE DE LANDA.
NOTES
[1] Aujourd’hui on connaît sous le nom de baie de l’Ascension, celle qui est entre 18° 50´ et 19° de lat. puis le golfe Amatique, au fond duquel se trouve le Rio-Dulce qui unit le golfe du même nom ou Golfete à la mer: il serait possible que le nom de golfe Dulce s’appliquât à cette époque au golfe Amatique, ou baie de Honduras, et celui de l’Ascension à tout l’ensemble du golfe.
[2] La Desconocida est une pointe de terre au 20° 50´ lat. formée par un grand estuaire qui s’allonge du sud au nord, à l’ouest de la péninsule.
[3] Puerto-Real est le nom de la plus orientale des deux îles qui ferment la lagune de Terminos. D’après une carte en ma possession, celle de Bailey, Dos Bocas est une barre de Tabasco au 93° 10´ long.