Ce n’est pas sans dessein que nous répétons ici ces paroles. Elles sont pour nous comme un reflet des relations qui existèrent dans des temps anté-historiques, entre le continent de l’Amérique et le nôtre, relations qu’auraient violemment rompues les grandes irruptions volcaniques, dont nous avons parlé plus haut, et qui paraissent avoir eu lieu simultanément en Amérique, en Afrique et dans toute la chaîne des montagnes de l’Asie centrale. Nous n’examinerons pas ici ce qu’il peut y avoir de réel ou d’imaginaire dans les descriptions de l’Atlantide, rapportées dans le Critias[111]; il nous suffit de savoir que la navigation, probablement plus parfaite alors qu’elle ne le fut après le cataclysme, était facilitée par l’existence de cette grande île «d’où l’on pouvait passer aisément aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure.» Les communications existaient donc d’un continent à l’autre, et les traditions, non moins que les preuves géologiques, ne manquent pas à ceux qui affirment, que des terres considérables furent englouties également dans l’Océan Pacifique, soit du côté américain, soit aux extrémités de l’Asie orientale, comme du côté atlantique, arrêtant ainsi à l’ouest les peuples qui menaçaient l’Europe, et interrompant les progrès d’une civilisation occidentale, dont les uniques témoignages sont, peut-être, les monuments des premiers Égyptiens successeurs de Menès.

Ce qui paraît également hors de doute, c’est qu’une grande puissance maritime, établie dans ces îles atlantiques, comme aujourd’hui celle de la Grande-Bretagne, exerçait une influence considérable sur les deux continents opposés. «Dans cette île Atlantide régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient sur la Libye jusqu’à l’Égypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie.» Si, après avoir lu ces lignes, on jette les yeux sur une carte de l’ancien monde et que l’on examine les lieux que désigne ici Platon, on y retrouvera, précisément en Afrique comme en Europe, tout un ensemble de populations, dont il a été jusqu’à présent, non-seulement difficile, mais à peu près impossible de tracer la filiation, soit avec les souches âryanes, soit avec les races sémitiques. Ce sont tout d’abord les Égyptiens eux-mêmes, dont les ethnographes les plus distingués sont réduits à faire une race autochtone, faute de savoir à quel groupe les rattacher[112]; ce sont ensuite les Berbères, ainsi que la plupart des nations libyennes, à qui l’on trouve des liens de parenté avec les Égyptiens, liens que les découvertes modernes semblent resserrer davantage chaque jour[113]; ce sont les Ibères et les Basques, que, de toutes parts, on commence à rattacher, à leur tour, aux Berbères, d’un côté; de l’autre, aux Finnois et aux Lapons[114] qui, au moyen des Groenlandais, s’enchaînent, non moins par les langues que par la conformation physique, à plusieurs des populations les plus importantes de l’Amérique[115]. Mais entre les Basques et les Finnois, il existait anciennement et il existe encore aujourd’hui, en Europe, d’autres nations qui paraissent avoir eu une origine commune avec eux: ce sont, d’un côté, en France, celles dont on a signalé les traces dans des noms de localités antiques entre la Loire et les Pyrénées; de l’autre, en Suisse, les Grisons, que leurs caractères physiologiques rapprochent du type primitif[116]; enfin, en Italie, les Étrusques et les diverses autres tribus italiotes, que leur caractère, leurs mœurs et leurs institutions, autant que leur langage, rattachent aux Égyptiens, bien plus qu’aux populations sémitiques, auxquelles on a cherché à les assimiler[117]. Souvenons-nous, d’ailleurs, que les Égyptiens assuraient eux-mêmes avoir disséminé un grand nombre de colonies sur le continent, jusque parmi les Grecs et les Romains, dont les noms se trouvent dans leur classification géographique, sur leurs monuments. Ils ajoutaient que Bélus, qui avait conduit des colons à Babylone et institué dans cette ville un sacerdoce sur le modèle de celui de l’Égypte, était fils de Libya et de Neptune[118], c’est-à-dire issu de la race libyenne et des peuples atlantiques de l’ouest.

§ X.

Les Cares ou Cariens. Leur nom identique avec celui des Barbar, Berber ou Varvar. Leurs institutions gynécocratiques. Etendue de leurs relations en Asie, en Afrique et en Europe.

Si nous suivons maintenant Bélus en Orient, et que nous cherchions entre les vieilles populations de l’Asie Mineure, des îles et des côtes de la Grèce et de l’Italie, aux époques antérieures aux conquêtes des peuples indo-européens, qu’y trouvons-nous? des nations dont le souvenir est presque effacé, dont les langues nous font défaut, mais dont les mœurs, les institutions et les cultes nous rappellent sans cesse des cultes et des institutions analogues dans l’ancienne Amérique, dont les noms et les dieux, avec des noms semblables, se rencontrent dans la plupart des traditions américaines. Les plus remarquables, sans contredit, sont les Cares, qui passaient, à l’époque de la découverte du continent occidental, pour les plus belliqueux et les plus civilisés de l’Amérique centrale[119], et dont le nom se répète dans des centaines de noms de peuples et de lieux, d’un bout à l’autre de l’Amérique tropicale, avec le même sens que lui donnent, dans l’Asie, les philologues anciens et modernes[120]. Ce sont encore les Caucones, les Cauniens, les Aoniens ou Ioniens, les Mopses ou Moxas, qui, tous, ont leurs homophones en Amérique et s’y rattachent aux Cares, de la même manière que leurs homonymes se rattachaient, dans l’antiquité, aux Cares de l’Asie. Est-ce là l’effet d’une simple coïncidence? C’est ce que les lecteurs seront à même d’apprécier plus loin.

«Quand Homère, dit le baron d’Eckstein[121], désigne les Cares comme Barbarophonoi (qui parlent la langue des Barbaras), ce mot est des plus significatifs dans sa bouche. Proféré avec le sentiment de la grande spécialité de l’idiome des Cares, il nous apprend qu’ils parlaient la langue d’une des plus vieilles branches de l’espèce humaine, la langue d’un peuple que ses voisins appelaient du nom de Barbaroi, soit en Asie, soit en Afrique. Ce nom ethnique n’est devenu un lien commun que dans la bouche des Grecs et des Romains, qui l’ont reçu des Grecs. Le passage d’Homère y a contribué. Ce mot est entré dans l’usage des poëtes et des prosateurs; il a donné lieu à une abstraite généralité que le mot de Barbaras a revêtu dans l’usage des âges postérieurs. Rien de pareil chez Homère. Thucydide relève avec force, c’est-à-dire contrairement à l’opinion de son temps, que l’antithèse des Barbares et des Hellènes était entièrement étrangère au vocabulaire d’Homère. Homère ignore jusqu’au nom des Hellènes; nom qui ne date que du temps où les Grecs, consolidés dans leurs colonies de l’Asie Mineure, y tranchaient du maître, s’y signalaient par le mépris de leurs voisins. Les Cares étaient les plus considérables de ces voisins, les plus illustres par leur ancienne domination des mers. Ils dataient d’avant les Grecs; ils avaient été les maîtres d’une partie des îles de la Grèce, d’une partie des côtes du Péloponnèse, de l’Acarnanie, de l’Illyrie, avant qu’il y eût des Pélasges dans ces contrées. Ils régnaient dans l’Asie Mineure, à côté des Phrygiens et des Méoniens. Ils avaient contracté une alliance des plus intimes avec les Méoniens comme avec les Thraces, voisins des Mysiens, qui ont fait originairement partie de la nation des Cares. Voilà comment il a pu arriver que l’antithèse des Hellènes et des Barbares se soit fait vivement sentir dans une localité restreinte avant de devenir générale....

Ecoutons ce qu’Hérodote[122] affirme au sujet d’un peuple de Barbares, connu des Égyptiens: «Ils appellent Barbaroi, dit-il, tous les peuples voisins qui ne parlent pas la langue d’Égypte.» Or, il n’y a pas la moindre difficulté à reconnaître ces peuples; car le nom de Barbaras s’y est encore partiellement conservé comme un nom originel, ajoute M. d’Eckstein[123]. Ce sont, d’une part, les peuples de la Nubie; d’autre part, ceux des régions de la Libye. D’après les recherches de ce savant, on retrouvait dans une grande partie de l’Afrique septentrionale, et même jusqu’en Espagne et en Lusitanie, des traces de cette grande famille libyenne, connue sous le nom de Barbare ou de Berbère. Le témoignage de Barth, si instruit, ajoute-t-il, des mœurs, des institutions, des idiomes de cette grande race libyenne, de la chaîne de l’Atlas et des oasis dans le voisinage de l’Égypte... nous renseigne sur la tribu varvar, une des grandes divisions de la race libyenne moderne[124]. Il dérive le mot varvar d’un var radical, nom de l’homme dans la langue des Touaregs. Le redoublement doit avoir le sens d’hommes par excellence, de ceux qui sont deux fois des hommes. Pour nous, répétant ce que nous disions un peu plus haut, au sujet des Cares de l’Amérique, et de l’immense extension de ce nom sur la surface de ce continent, soit comme Caracara ou Caraib dans les Antilles[125], soit comme Caras et Cariari au Honduras, comme Cares, Carabacas, Caracas, Carachines, Caramantas, Carangues, Carcares, Carares, Caravaros, Cariacos, Carios, Caripunos, Cariones, Cartamas, ou comme Guarani, Galibi, etc. dans l’Amérique méridionale, nous ajouterons qu’il a partout le même sens d’homme, de guerrier par excellence, de vaillant, ainsi qu’en Afrique et en Asie[126]. Ce sont là des noms sous lesquels sont encore connues des populations nombreuses, et qui, dès les temps les plus anciens de l’histoire américaine, jouèrent, dans les régions les plus diverses, des rôles considérables, ainsi qu’on le verra plus loin.

Dans son travail, sur les rapports des différents peuples de l’Afrique et de l’Asie, qui se rattachent aux noms de Cares, de Barbar ou Varvar, M. d’Eckstein cherche surtout à faire ressortir le trait caractéristique qui les distinguait entre les autres nations: il cherche les origines de la Gynécocratie, c’est-à-dire du règne de la femme dans la famille, de son influence dans la société civile, de son autorité dans l’État, trois choses qui paraissent découler clairement des preuves historiques qu’il apporte, pour en constater l’existence, d’un côté, chez les vieilles races berbères et libyennes; de l’autre, chez un grand nombre de populations de l’ancienne Asie. C’est par les institutions de la Gynécocratie qu’il les rattache les unes aux autres, pour les faire descendre, plus ou moins, d’une souche commune qui, dans son opinion, serait la race brune ou chamitique du centre de l’Asie[127]. Ce qui nous a particulièrement frappé à cet égard, c’est qu’en comparant les Cares ou les races qui leur sont alliées dans l’ancien monde, à celles du continent américain, nous trouvons précisément, ainsi que nous l’avons exposé ailleurs, avant de connaître le travail de M. d’Eckstein, les traces de la Gynécocratie et des désordres qu’elle avait enfantés, non-seulement chez la plupart des nations cares de l’Amérique méridionale, mais encore chez un grand nombre de tribus surtout de la race nahuatl, avec qui les Cares paraissent avoir été intimement alliés[128].

L’Écriture sainte, qu’on ne consulte jamais en vain, dans les questions de races, malgré son extrême concision, comprend sous le nom de Cham, quatre des principales branches de l’espèce humaine: ce sont celles des Chus, de Phut, de Mizraïm et de Chanaan. Les Lahabim ou Libyens n’y paraissent qu’en sous-ordre, rattachés au tronc de Mizraïm[129]; mais Chus, Phut et les Libyens sont presque inséparables dans le souvenir des prophètes[130]. Peuple pasteur, agriculteur, métallurge, marin, pirate, Lahabim est tout cela, selon son séjour dans l’intérieur, ou sur les côtes de l’Océan. Répandu dans les oasis du voisinage de l’Égypte, sur toutes les côtes de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique, depuis la Cyrénaïque jusqu’aux extrémités du Maroc, maître des vallées et des crêtes du mont Atlas, nous les voyons mêlés à des tribus de Barbaroi, d’Afrigh, à la race de Phut, dont le nom existe encore aujourd’hui dans celui de Phetz, Fez, ou Fezzan[131]. Faisaient-ils partie de ces nations qui, «venues au travers de la mer Atlantique,» menacèrent autrefois la Grèce et l’Égypte? C’est ce que la tradition ne nous apprend pas. Mais, navigateurs de vieille date, comme le prouve leur établissement au Canaries, nous pouvons en conclure qu’ils n’étaient pas étrangers à la race des Guanches, que les débris de leurs traditions, de leur caractère et de leur langage, paraissent identifier, d’un côté, avec les insulaires des Antilles[132], et, de l’autre, avec les Égyptiens et les Berbères[133]. Le nom de Brbr, donné d’ailleurs aux pyramides d’Égypte, à cause des princes qui les édifièrent[134], les ressemblances frappantes que l’histoire et les découvertes récentes nous signalent entre ces princes et les races libyennes, dont on croit retrouver le type dans les peuples primitifs de l’époque la plus civilisée des Memphis[135], tout aujourd’hui semble se réunir, pour montrer dans les fondateurs de l’antique civilisation égyptienne, une race atlantique, issue, probablement, de ces envahisseurs de l’ouest, dont le cataclysme dut arrêter le développement et dont les Hycsos auraient été le dernier flot[136].