Ces notions, rapprochées les unes des autres, finiront, peut-être, par jeter quelques lueurs sur l’histoire primitive de l’Afrique et conséquemment de l’Europe occidentale. Nous avons parlé de la parenté qui paraît exister entre les idiomes des nations libyennes et la langue des Basques; entre celle-ci et la langue des anciens Ibères. Ajoutons, pour compléter ces notions, en vue des relations que le nom et les institutions des Cares établissent entre les nations du monde entier, ce que Strabon nous fait connaître au sujet des femmes ibériennes qui paraissent avec les hommes sur les champs de bataille[137]: il nous les montre, surtout chez les Cantabres, ainsi que chez un grand nombre de peuples de l’Afrique[138], investies de priviléges spéciaux, exerçant la puissance, ainsi qu’on le voit même en Égypte. En Cantabrie, elles accouchaient en plein champ: c’étaient les maris qui se mettaient au lit, comme s’ils avaient été en mal d’enfant et les femmes qui les soignaient[139]. C’est exactement ce qui se pratiquait dans plusieurs des régions de l’Amérique et du Yucatan, entre autres chez les Cares des montagnes de Copan et de Chiquimula[140]. Remarquons, en passant encore, avant de quitter l’Espagne, un autre souvenir des Cares américains, qui n’est pas moins important, celui des dépressions que les mères faisaient subir aux crânes de leurs enfants, et dont l’usage se retrouve chez la plupart des nations qui se rattachent aux Cares ou aux Nahuas en Amérique[141]. On sait d’ailleurs que la population de la province ou capitainerie générale de Guipuzcoa est, très-probablement, en grande partie, formée par les descendants des anciens Carites et Varduli (ou Bardules, dont les noms ne sont pas moins significatifs), se trouvant entre les Cantabri et les Autrigones à l’ouest et les Vascones à l’est[142]

«En ces vieux jours du monde, dit encore M. d’Eckstein, où Ibères et Libyens, Lahabim et Phoutim s’enlaçaient plus ou moins à travers l’Europe occidentale et poussaient jusqu’au sein de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, les monuments de Mizraïm semblent révéler des rapports maritimes de ces Libyens et probablement de ces Ibères avec les Cares et avec les autres races anté-pélasgiques des côtes de la Grèce et de l’Italie, ainsi que des îles de l’Archipel[143]

C’est, du reste, dans les rapports des Cares et ceux des peuples atlantiques qu’il faut chercher à découvrir les vestiges de l’ancienne histoire des deux mondes. Le mystère de la langue étrusque s’éclaircira, peut-être aussi, par ses rapports avec quelqu’un des idiomes libyens ou de ceux de l’Amérique. Les faibles traces par lesquelles on s’est efforcé de la rattacher aux langues indo-européennes, n’inspirent aucune confiance. «Les Étrusques, a dit depuis longtemps Denys d’Halicarnasse, ne sont semblables à aucune autre nation pour le langage et les mœurs. Le peuple de Raz, comme ils s’appelaient eux-mêmes[144], ne se distinguait pas moins des Italiens latins ou sabelliens et des Grecs, par leur apparence que par leur langue; au lieu des proportions élégantes et symétriques des Italiens, les sculpteurs toscans ne nous présentent que des figures courtes et trapues, avec de grosses têtes et de longs bras. Leur religion, d’un autre côté, présente un assemblage étrange de combinaisons mystiques des nombres, de pratiques sauvages et terribles,» où l’on croit retrouver tous les mystères des religions du Mexique. Mais, ainsi que chez les Chichimèques, chez les Natchez, chez les nations nahuas de Panuco, de Teo-Colhuacan et au royaume de Quito[145], la femme est reine, comme elle l’était également en Égypte[146]: elle a son rôle en face de l’homme, du roi; elle est prêtresse, inspiratrice, législatrice et oracle. Les jeunes filles étaient des hétaires sacrées, esclaves du temple d’une déesse de la pyramide, d’un foyer de la tombe. C’est le pendant exact de ce qui est rapporté des filles des rois et des grands, dans cette race de princes berbères qui envahirent l’Égypte et bâtirent les pyramides. C’est exactement ce qui est raconté des jeunes filles de souche lydo-carienne, qui contribuaient à l’érection des monuments funèbres des rois, en se prostituant aux marchands et aux étrangers, dans le foyer du temple de la déesse.

En voulant rattacher les Étrusques aux Lydiens, les écrivains qui se sont occupé de cette matière, cherchaient tout simplement à les faire sortir d’une souche sémitique. Mais s’il y a le moindre fondement à faire sur le récit de cette irruption de peuples, sortant, à l’ouest, de la mer Atlantique, c’est évidemment à ces races mystérieuses qu’il faut les ramener sous beaucoup de rapports. S’ils sont sortis de l’Asie, ce ne peut être que par suite de leur origine première, après de longues migrations, ou bien, par les Cares, avec lesquels ils avaient des liens de parenté; c’est aussi par ces liens antiques que se trouvent alliés tous les hommes de race brune, tels que les Mongols, les Américains et les Égyptiens, dont la souche commune se retrouvera, peut-être, un jour, dans les régions de l’Asie centrale. Tous ces peuples, ainsi que ceux que nous avons énumérés plus haut, sont issus de race chamite, et sont ainsi parents à des degrés plus ou moins éloignés: ils appartiennent à la même formation primitive chez laquelle, selon M. d’Eckstein, la gynécocratie ou l’empire des femmes fut établie comme le principe fondamental de la société[147].

Quant aux Cares que les savantes recherches de cet écrivain nous montrent, presque comme les maîtres du vieux monde, avant les Aryas et les prédécesseurs des Phéniciens sur toutes les mers, faut-il s’étonner que nous les rencontrions également sur toute l’étendue de l’Amérique? faut-il s’étonner que nous trouvions leur nom mêlé aux cosmogonies antiques, aux plus anciennes légendes, aux invasions les plus considérables, comme à la fondation des empires, aux jours les plus fabuleux de l’histoire de ces contrées? Nous les y trouvons à des époques diverses, avec leurs institutions et leur culte. D’où venaient-ils originairement? étaient-ils de la même race que ces populations qui, sous le nom d’Atlantes, envahirent l’Europe et l’Afrique, dans les temps antérieurs à la grande catastrophe diluvienne, qui sépara les deux mondes, à l’Occident et à l’Orient; ou bien, furent-ils conduits, par suite de cette catastrophe, à se disperser et à émigrer à la fois, d’Asie en Afrique et en Europe, et d’Asie en Amérique? Dans l’opinion de M. d’Eckstein, cette catastrophe aurait certainement réagi sur les destinées de l’Afrique[148]: elle aurait, ainsi que nous le pressentions tout à l’heure, amené dans l’Égypte les rois libyens, fondateurs des pyramides, et causé l’apparition des Cares sur les côtes de la Méditerranée, en Libye et en Palestine. Ces mêmes causes auraient déterminé ultérieurement l’occupation des îles de la Méditerranée, après quoi se seraient formés les premiers établissements qui surgirent sur divers points de la Grèce anté-pélasgique et de l’Italie anté-latine; les Cares auraient fini, de cette manière, par constituer une puissance maritime carienne sur les côtes de la Cilicie et de la Lycie, aussi bien que du côté de la Lydie et de la Phrygie primitives[149].

§ XI.

Les Cares en Amérique. Leur extension considérable sur ce continent. Culte des dieux. Macares en Asie, dans l’Inde, en Amérique. Macar, Cipactli, Ymox, Macar-Ona. Le Melcarth des Tyriens et les dieux poissons du Guatémala. Quetzalcohuatl.

En Amérique, nous voyons se produire le même fait qu’en Asie. Dimivan Caracol et ses trois frères sont présentés comme une des causes de l’inondation qui déchire le continent et produit la mer. C’est de son épaule que sort la tortue qui sera la première terre où ils aborderont et qu’ils cultiveront de leurs mains, et c’est avec leur aide que les hommes auront des femmes à qui ils pourront s’unir[150]. Une tradition antique conservée parmi les Guarani, rapportait également l’origine de cette grande famille à deux frères Tupi et Guarani[151], qui, à la suite de la grande inondation, abordèrent aux côtes du Brésil, avec leurs femmes et leurs enfants et bâtirent les premières villes qu’on eût vues dans ce pays[152]. En conséquence de graves dissentiments, survenus entre les deux frères ou les deux familles, ils résolurent de se séparer, et ils se dispersèrent insensiblement dans toute l’étendue de ces vastes régions, où on les reconnaît au nom de Tupi et de Guar, gar, ou car, que l’on retrouve dans les noms d’un si grand nombre de nations. Les traditions antiques du royaume de Quito nous montrent les Caras, débarquant de l’Océan Pacifique au Rio Esmeraldas, d’où ils s’étendent dans l’intérieur où leurs chefs établissent plus tard la dynastie des Scyris[153]: on en voit d’autres apparaître en plusieurs endroits des côtes du Pérou et du Chili, où ils fondent des villes qui portent leur nom, et c’est à un chef cara sorti de la vallée de Coquimbo que les souvenirs antiques du lac de Titicaca attribuent le massacre des hommes blancs de Chucuyto[154]. Les innombrables États d’origine care ou caraïbe, qui existaient encore à l’époque de la conquête, soit à l’intérieur de l’Amérique, soit sur les côtes que baignent les deux mers, attestent l’antique puissance de cette race prodigieuse[155].

«Le culte des dieux Macares est celui des Cares, premiers dominateurs de la mer, ajoute M. d’Eckstein[156], comme il fut très-anciennement aussi celui des Lydiens, des Phout, des Ibères, en tant que navigateurs des côtes de la Méditerranée et des rivages de l’Atlantique, tout cela bien longtemps avant qu’il passât aux Pélasges, après avoir été le bien commun des Cares et des Phéniciens. Ce culte naquit sur les rives de l’Océan Indien et domine dans les régions du Guzzurate, du Katch, des bouches de l’Indus, des côtes de la Gédrosie, de la Perside, du golfe Persique et de l’Arabie, jusqu’aux extrémités des régions éthiopiennes. Le nom de Makara fleurit partout et cela avec un sens précis, dans les légendes du Guzzurate.

»Partout où nous rencontrons les dieux Macares, nous les découvrons avec le double caractère, 1º de dieux des îles Fortunées, d’hommes d’une race divine, et 2º de dieux infernaux, d’hommes d’une race barbare, offrant des holocaustes humains. L’abolition de ces holocaustes a lieu, lorsque le dieu Kâma se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l’Inde occidentale. C’est un vrai Cham par le nom et par l’idée; c’est l’Erôs de l’Océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate, il est le premier navigateur de l’Océan. Pour triompher du monstre, du tyran de l’abîme, il s’enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr, comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Cares. Dieu des extrémités du globe où l’Amour trouve son chemin; dieu des Libyens et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses. Il renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu’il porte en sa bannière; d’où lui vient le nom de Makara-kétou, de Makara-dhvadscha. Il s’entoure partout d’un harem de femmes qui l’enlacent et le dominent; il est le bien-aimé de la Gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière abonde et se promène.»