Maintenant, si l’on jetait les yeux sur une carte de la mer des Antilles et des côtes voisines du Darien et de Sainte-Marthe, on pourrait s’imaginer, en réunissant, avec cela, les données géographiques et les traditions de ces contrées, que c’est là précisément que l’auteur aurait voulu placer cette Limné ainsi que le séjour des véritables Éthiopiens de l’occident. C’est, en effet, dans les montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre autour du golfe de Darien, entre la baie de Maracaibo et l’isthme de Panama, que se trouvent encore aujourd’hui des mines d’or et d’argent, des plus riches et des moins exploitées du globe: c’est entre les sommets les plus inaccessibles de ces montagnes qu’existent les ruines gigantesques des cités cares, ainsi que les débris des forges célèbres où les cyclopes de l’Amérique forgeaient les armures d’or des rois et des princes de ces régions. C’est là, nous l’avons dit, aussi bien que dans les portions du continent qui s’étendent au sud et à l’est, arrosées par les plus grands fleuves du monde, que se retrouve plus qu’en aucun lieu de l’Asie et de l’Amérique elle-même, ce nom de car ou de cara, dans les noms des populations et des villes, sans compter une multitude d’autres noms, dont le son et l’étymologie sont familiers à tous ceux qui ont présents les souvenirs de la Phénicie et de l’Asie Mineure.

A la suite de Panama, vient Pananome, puis les provinces et les rivières de Tabor, d’Abinamechi, d’Abibeiba, etc.[270]; les montagnes d’Oromina, d’Abibi, baignées au sud par le grand fleuve Cauca, dont le nom rappelle encore le Caucase et les Caucaunes; puis Cartama, Caramanta, et plus au nord les Cofanes, tribu puissante habitant les bords d’un fleuve du même nom[271], autre souvenir des Cophanes ou Cephènes de l’orient, issus d’une souche chamitique comme les Cariens. Aux bords de la mer vers le nord, dans ces régions de Terre-Ferme, où presque chaque nom de tribu ou de bourgade commence encore aujourd’hui par car, se présente Malambó, dont le son phénicien n’échappera à personne; c’est celui d’une tribu célèbre anciennement avec les Bondas, les Chimilas et les Tayronas ou les forgerons, les gens de l’enclume, populations essentiellement métallurges et des plus distinguées entre toutes les nations cares dont ils faisaient partie, et qui fournissaient d’or et de bijoux la plus grande partie de l’Amérique méridionale et des Antilles[272]. Toute la chaîne des montagnes, avec ses ramifications, aux cimes couvertes de neige, entre le golfe de Darien et la ligne de l’Équateur, où l’on devrait chercher peut-être le véritable Atlas, ce nombril du monde, était renommée pour l’abondance et la richesse de ses veines métalliques, pour la splendeur de ses cristaux, pour la beauté de ses pierres précieuses, et surtout l’existence de ses mines de jade vert, la pierre sacrée de l’Amérique qu’on ne trouvait, qu’on ne taillait que là[273].

Les immenses ruines que les premiers conquérants espagnols découvrirent dans ces contrées, surtout en s’avançant dans la direction de Cartama et de Caramanta, au bassin du haut Magdalena, les routes taillées dans le roc vif, ou construites de pierres énormes, dans des proportions plus vastes encore qu’au Pérou[274], tout cela avec des traces remarquables d’antique canalisation, et, en face des vestiges de la civilisation qu’avaient conservés les nations riveraines de ce fleuve, prouve de quel haut degré de culture celles-ci étaient alors descendues. Dans les montagnes, l’or et l’argent, travaillés avec tant d’art[275], le cuivre si admirablement trempé[276], les pierres fines et dures, le jaspe, le porphyre et le marbre qu’on ciselait encore avec tant d’habileté[277]; aux bords de la mer, la pêche des perles les plus brillantes, rappelaient sans nul doute cette civilisation des Cares, qui avaient couvert le monde de leurs colonies. Au souvenir de ces traditions extraordinaires, en face de ces montagnes qui portent le nom de la Limné, par excellence, nous sommes bien souvent tenté de voir là la source de ces légendes mexicaines où Quetzalcohuatl joue un si grand rôle; nous sommes tenté d’y placer cet Orcus de l’Océan et de la terre; ce Mictlan où ce personnage mythique allait chercher ces os de jade[278], ces pierres si précieuses au point de vue religieux, dont il voulait faire des hommes, de reculer jusque dans cette terre puissante des Cares, le Tlapallan, si longtemps mystérieux et où Quetzalcohuatl avait puisé tous les éléments de la civilisation primitive du Mexique.

Établis au centre des montagnes les plus élevées de l’Amérique, entourés des fleuves gigantesques qui s’en échappent entre les scènes de la nature la plus riche du monde, et qui semblent l’image la plus vraie du paradis terrestre, est-il étonnant que les Cares, quel que soit d’ailleurs leur berceau primitif, aient pu rayonner de là vers toutes les régions, dans les deux hémisphères? est-il étonnant qu’ainsi que dans les contrées phlégéennes de l’Asie centrale, il aient eu, les premiers, le monopole des métaux précieux, et qu’on ait retrouvé encore au XVIᵉ siècle, parmi les peuples descendus d’eux, en Amérique, ou parmi lesquels ils se mêlèrent, l’art métallurgique porté à un si haut degré de perfection? peut-on s’étonner, enfin, que ce qui restait d’eux et de leurs institutions, malgré la barbarie relative où ils étaient tombés, depuis leur mélange avec des tribus anthropophages, eût un caractère d’analogie si frappant avec les institutions primitives de l’Asie? Car il est une chose dont on devrait toujours se souvenir, en lisant les histoires de la conquête de l’Amérique; c’est que bien des populations qu’on se représente si souvent comme des nations sauvages, l’étaient bien moins alors qu’on ne saurait se l’imaginer aujourd’hui[279]: que ce n’est qu’en lisant les relations originales des conquérants qu’on entrevoit la vérité à l’égard de ces nations, dont plusieurs ne sont devenues sauvages et anthropophages même qu’à la suite de la conquête.

Au-dessous des volcans qui continuent à remuer la terre dans ces régions phlégéennes, les populations, de leur côté, continuent encore aujourd’hui à porter leurs hommages au lac d’Iguague, à quatre lieues de Tunja, dans la Nouvelle-Grenade, où la tradition place une des scènes de leur antique cosmogonie. Dans ce lac, qui paraît avoir succédé à un volcan éteint[280], ils adoraient naguère la déesse Bachué qui, fécondée par son fils, né sans père, était devenue la mère des hommes, et après avoir peuplé le monde, s’était précipitée avec lui dans les eaux du lac, où ils avaient été l’un et l’autre transformés en de gigantesques serpents. Le plateau de Bogota est également entouré de montagnes élevées: le niveau parfait de son sol, sa construction géologique, la forme des rochers de Suba et de Facativa, qui se dressent comme des îlots au milieu des savanes, tout y semble indiquer l’existence d’un ancien lac. La rivière du Funzhà, communément appelée Rio de Bogota, après avoir réuni les eaux de la vallée, s’est frayé un chemin à travers les montagnes situées au sud-ouest de la ville de Santa-Fé. C’est là que la mythologie des Muyscas ou Chibchas place encore une des scènes de ses origines cosmogoniques. Dans les temps les plus reculés, avant que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture, sans lois et sans religion. Alors apparut Bochica, appelé quelquefois le fils du soleil, d’autres fois identifié lui-même avec cet astre: il était accompagné d’une femme appelée Chia, non moins remarquable par sa beauté que par son extrême méchanceté. Par son art magique, elle fit enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inondèrent bientôt toute la vallée. Ce déluge fit périr la plupart des habitants; quelques-uns seulement s’échappèrent, en se réfugiant au sommet des montagnes voisines. Bochica, irrité, chassa Chia de la terre, et elle de vint la lune qui, depuis cette époque, commença à éclairer notre planète. Ayant ensuite pitié des hommes, il brisa par sa puissance la barrière de rochers qui fermaient le plateau, et fit écouler ainsi les eaux en créant la rivière de Funzha[281].

Le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention des Arcadiens sur l’antiquité de leur origine[282]. L’astre de la nuit est peint comme un être malfaisant, qui augmente l’humidité sur la terre, tandis que Bochica, fils du soleil, sèche le sol, protège l’agriculture et devient le bienfaiteur des Muyscas. Ces Muyscas ou Moscas de la Nouvelle-Grenade, nation métallurge également comme les Tibareni et les Moschici, ces autres alliés des Cariens, dans l’Asie occidentale, adoraient encore Nemodocon, ou Nemiatocoa, regardé en particulier comme le dieu des orfèvres et des tisserands. C’était lui qui présidait aux orgies, où il apparaissait sous la forme d’un ours, affublé d’un manteau, qui dansait et s’enivrait avec les danseurs. On ne lui offrait jamais de sacrifices, parce qu’il se contentait de la chicha ou hydromel qu’il buvait dans ces occasions. On le désignait aussi sous le nom de Fo, le renard[283].

Ce culte et celui de Chia, la lune, se rattachaient encore aux conceptions lascives des Cares, à qui toutes ces contrées devaient leur civilisation primitive. Car Chia était la déesse des sortiléges et des amours, souveraine des lieux souterrains, où elle avait ses sanctuaires; c’est pourquoi les dieux ne lui permettaient de paraître que dans les ténèbres ou de nuit. Véritable Hécate, elle était représentée sous la forme d’une chouette, et son culte se célébrait par des danses, mêlées d’orgies licencieuses, ce qu’on retrouve chez les Caras et ensuite chez les nations de la race nahuatl[284]. Au culte de Chia paraissait se rapporter celui de Dobayba, la mère des dieux[285], dont le temple, caché au fond d’une caverne, dans les montagnes les plus âpres du Darien, recélait, disait-on, des richesses prodigieuses; mais soit que ces richesses n’existassent que dans l’imagination avide des Espagnols, soit que les indigènes eussent réussi à leur en dérober le chemin, il est certain que les conquérants ne parvinrent jamais à le découvrir.

§ XVII.

Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curètes. Souvenirs des dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie du Pérou. Signes distinctifs de la civilisation antique, couschite, assyrienne, égyptienne, américaine, etc.