C’est dans ces îles de l’occident, où les Cares apparaissent à l’origine de l’histoire, que nous retrouvons le mythe de Gaïa qui donne naissance à Ouranos dans la nuit; nous l’avons vu dans Giaïa ou Iaïa, l’être puissant de la tradition haïtienne, le père de Giaïa-el, qu’il enferme dans le sein de la terre, figurée par une calebasse, d’où ses os, changés en poissons, sortent bientôt après avec l’Océan qui submerge une partie du monde. Les dieux qui habitent la sphère de cet Ouranos sont les dieux Macares, issus comme Ouranos lui-même de la terre et de l’Océan[253]: c’est ainsi qu’à Haïti les Caras apparaissent avant l’existence même de la mer dont ils causent bientôt après l’épanchement. Dans les traditions haïtiennes, comme dans celles de l’Inde et de la haute Asie, «il s’agit ici d’une foule d’événements extraordinaires, de comètes dans les cieux, de baleines et autres monstres marins, des flammes d’un volcan sous-marin qui exigent une victime pour le salut de la navigation. Kâmâ, l’Erôs qui sort de l’Océan et qui est la victime engloutie par Keto ou par le Makarah, le monstre marin, est en même temps la victime et celui qui rachète la victime par le sacrifice de la personne divine.» Dans la légende haïtienne, il y a également une victime: c’est Dimivan Caracol qui détache la calebasse où étaient renfermés la mer et les poissons; c’est de son épaule que sort la tortue sur laquelle les Caras bâtissent leur demeure et commencent la culture de la terre[254].
Ici nous retrouvons avec les Caras la plupart des populations auxquelles les Cares se rattachaient dans les temps antiques en Orient. Ce sont les Cauuna et les Hi-Auna qui rappellent les Caucones et les Cauniens de l’Asie; puis les Hadruvava, les Kâdru ou hommes bruns de la Gédrosie[255]. Nous n’aurions point songé à signaler ces noms ni à les comparer avec aucun de ceux de l’ancien monde, s’ils s’étaient présentés isolément; mais ils se rattachent à tant de symboles dont les analogues se retrouvent en Asie, à tant d’autres indices d’antiques communications, que nous aurions cru manquer à notre devoir d’historien fidèle, si nous les avions passés sous silence. Ces noms s’enchaînent constamment à des traditions et à des vestiges d’institutions disparues qui se retrouvent à la fois sur l’un et l’autre continent. Voleur de femmes, comme les Cares, et après ceux-ci les Phéniciens, Gua-Ha-Hiona (celui ou le chef des fils de Hiona), enlève les femmes de la grotte du soleil à Caunau et les transporte à Matinino, où il fonde un royaume de femmes, dont le souvenir durait encore à l’époque de Colomb[256]: au fond de l’Océan, il rencontre le beau Cobo, le dieu de la conque marine, puis une femme, une enchanteresse qui le retient dans ses bras et lui fait payer le tribut de l’amour[257].
Tout cela est le pendant des traditions de l’ancien monde; on en voit comme un reflet dans la région des Barbaras (varvaras, gargara, caracara) où les hommes sont les esclaves voluptueux de la déesse des plaisirs, où, suivant Arrien[258], les femmes règnent sur les hommes. C’est encore comme cette île des côtes de la Gédrosie, où une nymphe de l’Océan exigeait, ainsi que Circé, le tribut des amours des marins, qui passaient de ses bras dans ceux de l’abîme. Ce peuple d’amants transformés en phoques par la déesse rappelle les enfants de Haïti, abandonnés de leurs mères et métamorphosés en grenouilles[259]. Mais ce qu’on voit ici de bien particulier à l’Amérique, c’est que Gua-Ha-Hiona, au lieu d’être sacrifié comme les amants de l’île de la Gédrosie, reçoit de son amante un mal qu’on ne reconnaît que trop aisément pour la syphilis[260], et dont il doit aller se guérir dans la Nara, la retraite sacrée, où il est avec son amante et les baigneurs qui prennent soin de lui. C’est dans ce lieu qu’en le quittant Gua-Bonito, cette femme par excellence[261], en échange de son amour, donne au chef des Ha-Hiona, la connaissance des métaux précieux, des pierres fines, l’art de les travailler et de les mettre en usage; elle ne le quitte qu’après l’avoir mis en possession de cet art, lui et les autres chefs qui l’accompagnaient, Albeborael et son père Albebora[262]. Combien d’autres souvenirs s’éveillent encore dans toutes ces traditions! Nara, la retraite sacrée, se retrouve dans le Nâr, Nara, Nairrit des légendes antiques de l’Inde et, en Amérique, dans le Nare, l’un des plus grands affluents du Magdalena; dans ce royaume de l’autre crépuscule[263], antipode de l’Inde, celui peut-être où la Matsyâ, la nymphe de la traversée, conduit le marchand, le marin, le passager, dont elle était l’amante.
Ainsi, dit encore M. d’Eckstein, dans un passage analogue[264], «la nymphe reste au service du roi des pêcheurs; elle appartient au Tîrtha, au lieu saint de la traversée d’une rive de la Jamunâ. Les Tîrthas sont des institutions fondées par les Céphènes et les Chamites, à travers toute l’Asie et l’Afrique. C’est par elles qu’on initie les marchands et les marins aux mystères de leur route. La route terrestre et la route maritime servent de figure à celle de la vie. Le soleil voyageur va de l’orient au couchant, du couchant à l’orient, du royaume oriental d’un Kuverah des richesses métalliques et des gommes précieuses, trésors de la montagne, pleines de vertus magiques et curatives, au royaume occidental d’un Nairrit possesseur des perles, des coraux, des conques précieuses, trésors de l’Océan. Les deux abîmes se correspondent ainsi, le gouffre du mont et le gouffre de la mer. Le marchand va aussi d’un bout du monde à l’autre sous la tutelle du dieu.»
On le voit, malgré l’incohérence des traditions haïtiennes, elles renferment encore de précieux renseignements pour l’histoire primitive. On y retrouve les origines de la métallurgie dans ces îles, où elles se rapportent à des événements antérieurs, ou postérieurs au cataclysme qui acheva la séparation des continents, aujourd’hui réunis de nouveau, grâce au génie de Colomb. Avec l’art de fondre et de ciseler l’or, nous avons celui de travailler le marbre et les pierres précieuses, ce qui est indiqué par le guanin et le ciba dans la légende haïtienne[265]. Les grandes grottes de Haïti où Bartolomé Colomb découvrit, jusqu’à seize milles de profondeur, des mines et des travaux métallurgiques, abandonnés depuis des siècles[266], témoignent de l’antique exploitation de l’or aux Antilles. Pierre Martyr mentionne les travaux d’art retrouvés de son temps, et Saint-Méry affirme[267] qu’on découvrit en 1787, dans les montagnes de Guanaminto, un sépulcre avec une pierre, gravée de lettres inconnues. Dans ces montagnes, comme dans toutes les îles voisines, il existe des grottes considérables, travaillées de main d’homme, ornées de sculptures analogues à celle du soleil et de la lune de Caunau, et précédées d’ordinaire des deux stèles des chemis qu’on découvre toujours deux par deux, ainsi qu’en Asie.
L’état de civilisation «où les Caraïbes, aussi bien que les autres naturels des îles et des Guyanes, furent trouvés, dit un auteur haïtien[268], ne permet pas de supposer qu’ils étaient capables de construire des monuments de l’importance de ceux qu’on a découverts ensevelis dans leurs forêts. Ce sont de vastes cryptes creusées dans le roc, et des murailles d’une longue étendue, en pierre sèche ou seulement en terre. Une autre race, d’autres hommes plus policés, auraient donc occupé ces pays, dans des temps reculés, et les Indiens de la dernière époque auraient succédé à la civilisation et à ces peuples éteints par on ne peut savoir quelles révolutions! Ces premiers occupants, d’où venaient-ils? étaient-ils autochtones? Les savants sont partagés sur ces questions; elles sont obscures et inextricables.»
§ XVI.
La Limné de l’Occident. Si elle était située en Amérique? Nations Cares de l’Amérique méridionale et leurs alliés. Les Tayronas ou peuples forgerons des montagnes de Santa-Marta. Leur habileté dans la mise en œuvre des métaux et des pierres précieuses. Cultes divers qui s’y rattachaient. Mythe de Bochica et de Chia.
Les questions d’origine présentent partout de grandes difficultés, et ce n’est qu’en recherchant dans les traditions des peuples les lambeaux de leur histoire, et en les comparant entre eux qu’on parvient quelquefois à faire sortir une lueur de ce chaos. Celles qui se rapportent aux origines de la métallurgie américaine, dont nous parlions tout à l’heure, ne sont pas des moins importantes. C’est sur ce point qui paraît se rattacher encore d’une manière si curieuse au nom des Cares, que nous désirons porter maintenant l’attention du lecteur. On sait la quantité de métaux précieux qui ont été tirés du continent américain depuis Colomb; mais on a vu également la preuve que dans les temps anciens ce continent n’avait pas moins de célébrité sous ce rapport. M. d’Eckstein, que nous aimons à citer à l’occasion, va lui-même nous donner une description poétique et savante à la fois, des lieux où la tradition des Cares plaçait anciennement les mines les plus renommées: «L’Hélios d’Homère, dit-il[269], sort d’une Limné empourprée par les feux du couchant et remonte ensuite à l’Orient pour trôner dans un ciel d’airain. Voss et Welker, ainsi que Völker, ont rapproché ce passage de celui d’un fragment du Prométhée délivré d’Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver Prométhée attaché au mont Caucase; il arrive de la Limné qui est d’un rouge ardent ou d’un golfe du couchant sur les rives de l’Okeanos, fleuve qui enveloppe le globe. C’est là que descend Hélios avec ses coursiers fatigués de la course du jour, dans le pays des Éthiopiens de l’occident.»