Knèph et Phtha, Bunsen le remarque judicieusement[237], sont clairement identifiés dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord. Bunsen observe ensuite que Phtha avait une grande ressemblance avec les Pataikoi, ces statues de nains monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires, ce qui ramène à l’idée de M. Guigniaut que le vieillard en question serait le dieu Phtha. Mais ce que d’autres n’ont pu remarquer comme nous, c’est la ressemblance frappante de ce personnage, c’est celle de la plupart des images de Phtha, avec celle que nous a laissée le Livre sacré des Quichés dans la description des deux frères Hun-Batz et Hun-Chouen, métamorphosés en singes par Hunahpu, et qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule[238]. «Or Hun-Batz et Hun-Chouen étaient de très-grands musiciens et chanteurs, est-il dit: ils étaient également joueurs de flûte, chanteurs, peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains.» Ce que nous ajouterons au sujet de cette fiction, c’est que les deux paires de jumeaux, Hun-Batz et Hun-Chouen, d’un côté, qui se montrent si fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l’Amérique centrale, de l’autre, ceux de Hun-Ahpu et Xbalanqué, paraissent avoir été les symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans ces contrées, dès les temps les plus reculés. N’y aurait-il pas lieu de croire que ces symboles auraient été également, en Égypte, ceux de deux formes de culte, distinctes et opposées l’une à l’autre, quand on observe, précisément sous Amenhotep IV, les changements introduits à Thèbes, dans la religion, celui qui s’opère dans la physionomie même des princes de la famille royale, et qu’on voit le pharaon adopter le nom de Chou-n-aten, qui rappelle si bien celui de Hun-Chouen? Remarquons, en outre, ce que Brugsch ajoute à ce sujet[239]: «Le roi, les membres de sa famille, les grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute la population de la nouvelle résidence, ont presque l’aspect d’une race étrangère...» Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion libyenne, des Éthiopiens de l’ouest ou des populations atlantiques?

On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les diverses théogonies de l’Inde, de l’Égypte et de l’Amérique: dans les peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans une même posture d’adoration devant la divinité. On a trouvé dans des tombeaux en pierre de l’Amérique centrale des ossements parfaitement conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les sculptures du grand palais de Copan: dans les provinces d’Oaxaca et de Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de Hun-Chouen et de Hun-Ahau, et ils y étaient regardés comme les fils d’Ixchel et d’Itzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons ici[240]. C’est d’ailleurs dans l’ensemble des régions, comprises entre ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets de l’Orcus antique dans les noms de Xibalba et de Mictlan, où l’on trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de siècle en siècle, font encore frémir les populations[241]. Là aussi, il fallait qu’une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût placée dans la bouche du défunt, afin qu’il pût se faire admettre au séjour infernal, et chacun se faisait précéder d’un ou de deux petits chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui tournait neuf fois autour de l’enfer[242]. C’est dans cette demeure funèbre que le Codex Chimalpopoca nous montre Quetzalcohuatl, descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des morts les os de jade dont il fera des hommes[243]: le prince infernal présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que le Yadus, dans l’enfer sous-marin de Narakah[244], il s’en sert comme d’une trompe; l’enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux qui étaient endormis s’éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de Mictlan s’ouvrent et il s’empare des jades sacrés qu’il porte au monde.

§ XV.

Le Thoth mythique. Viracocha, Bochica, Quetzalcohuatl. Civilisation qu’ils établissent. Opinion des philologues modernes sur les races couschites. Où était leur berceau? Mythes de l’Occident. Gaïa et Iaïa. Peuples divers. Origine des métaux, etc.

Quetzalcohuatl, Kukulcan ou Zamna, c’est lui, nous l’avons dit, qui est l’inventeur des arts graphiques, le démiurge américain, le propagateur des sciences, qui civilise le Mexique et le Yucatan; c’est lui qui reparaît sous le nom de Bochica, à la Nouvelle-Grenade, et de Viracocha au Pérou. Il représente partout «le personnage hiéroglyphique de Thoth, qui sert d’expression, dit Eckstein[245], aux rudiments d’un corps littéraire et scientifique de la plus vieille Égypte,» et j’ajouterai de l’Amérique plus primitive, peut-être, que l’Égypte elle-même. «Le mythique Thoth, continue cet écrivain, agissait comme le mythique Oannès, comme le mythique Pârâsharya, comme le mythique dragon de la primitive Chine. Il posait, comme eux, les fondements d’un ordre de civilisation au milieu de races sauvages, aborigènes de la vallée du Nil, du delta de l’Euphrate et du Tigre, du delta de l’Indus, du delta des confluents de la Gangâ et de la Yamunâ, et des contrées voisines des rives de la mer de Kokonor. Des étrangers sortaient, disaient-ils, d’un Hadès, d’un foyer souterrain, porteurs d’une science d’organisation qui reposait sur un principe de géométrie et d’astronomie, qui ordonnait un calendrier mythico-astronomique, qui canalisait le pays et faisait le cadastre de son territoire, fixait l’enceinte des villages et des cités, ordonnait celle des temples, des résidences pontificales et des résidences royales, qui ébauchait un code de lois, un corps d’ouvrages sur l’anatomie et la médecine, relevant d’un principe sacré. Elle apportait un système d’écriture hiéroglyphique pour exprimer toutes ces choses[246]. Elle se révélait dans un ensemble qui ne permet pas d’y voir le développement d’une culture autochtone aux lieux où elle s’y applique.

»Tout cela se développe, il est vrai, dans le cours des âges, comme on peut le voir partout où se rencontre un principe d’organisation: en Chine, dans la Mésopotamie de l’Inde centrale; dans les régions de l’Indus et du Guzzerate, en Babylonie, dans l’Arabie méridionale, dans l’Éthiopie, y compris Méroë, dans l’Égypte et finalement dans la Phénicie. Mais l’identité du principe se rapporte à un ordre de civilisation complétement importé d’ailleurs. C’est ce qui force l’esprit de critique à attribuer ces rayons de lumière au centre d’une vieille culture que tout concourt à placer dans les régions du Gihon et du Pishon. La Genèse biblique les place immédiatement dans le voisinage du berceau de l’espèce humaine. Ce n’est que dans ces régions de Kusch et de Chavila que la culture a pu parcourir la longue période de ses commencements; ce n’est que là qu’elle a pu avoir son histoire et sa genèse. Son développement ultérieur émane partout ailleurs dans l’ensemble primitif d’un tout complétement formé. Il va de soi qu’un tel ensemble s’élabore, se subdivise, se fractionne de nouveau et se développe comme un arbre de culture nouvelle, conformément aux accidents du sol, des contrées, des climats et des populations autochtones. Il est d’origine thibétaine dans l’Inde, ou encore d’origine malaisienne, nègre, quelque soit le mélange d’éléments auxquels tout cela ait primitivement appartenu.»

Ces deux paragraphes jettent certainement un grand jour sur l’histoire primitive du monde: ils placent à leur véritable point de vue les origines de la civilisation qu’ils ramènent précisément dans le cadre de nos recherches sur l’Amérique. Au premier coup d’œil, ils sembleraient tout à fait d’accord avec les observations de M. Fresnel et de M. Oppert, qui attribuent au pays de Mahrah l’ancienne langue de Cousch, à laquelle se rattacheraient toutes celles dont M. Renan est tenté de créer un groupe distinct sous le nom de sémitique-couschites, «renfermant l’himyarite, le ghez, le mahri, la langue des inscriptions babyloniennes. Mais, dans l’état actuel de la science, ajoute le savant académicien[247], il serait prématuré d’adopter à cet égard aucune formule définitive.» D’autant plus prématuré qu’il faudrait ainsi faire de l’Arabie le point de départ des Couschites de Nemrod, que M. d’Eckstein met, lui, dans le voisinage immédiat du berceau de l’espèce humaine. Mais dans l’une ou l’autre hypothèse, comment accorder ces idées avec le fait de l’origine attribuée par Diodore de Sicile à Bélus, que la plupart des auteurs identifient, d’ailleurs, avec l’Hercule assyrien, avec Nemrod[248]? S’il est vrai, comme l’affirme cet auteur[249], que Bélus était fils de Libye et de Neptune, c’est-à-dire d’un mélange de libyen et d’atlantique, il est clair qu’il ne venait pas de l’Arabie.

En admettant, toutefois, les conclusions de M. d’Eckstein sur les sources de la civilisation primitive, il sera toujours difficile de trouver une solution aux questions qu’il soulève, aussi longtemps qu’on n’aura pas fixé d’une manière satisfaisante la situation du pays de Cousch et de Chavila, le berceau de la race brune, des Égyptiens, des Cares, des populations libyennes et des Américains. S’il était dans l’Asie centrale, comme bien des indices inclinent à le supposer, en voyant de quel côté l’Égypte et la Phénicie paraissent avoir reçu leurs dieux et leurs institutions, il faudrait admettre que cette civilisation, marchant au rebours de celle des Aryâs, se serait répandue d’abord sur les régions les plus orientales de l’Asie, puis en Amérique, d’où elle aurait fait retour sur notre continent, par l’ouest. Ceci n’est qu’une simple supposition; mais elle s’énonce comme la conséquence des faits dont nous avons entretenu nos lecteurs et des cosmogonies qui font sortir de l’Océan atlantique les dieux d’Homère et d’Hésiode, ainsi que les populations de race rouge et cuivrée qui envahirent l’Europe et l’Afrique aux périodes primitives de la terre. Si M. d’Eckstein, de ce regard qui a si bien pénétré au fond des mystères de l’histoire du vieux monde, avait pu, comme nous, voir et juger d’ensemble les deux hémisphères, peut-être eût-il tiré des faits que nous avons exposés des conséquences plus larges que nous-mêmes.

Ce ne pouvait être que par un souvenir de leur antique filiation, que les Égyptiens montraient l’Occident comme la patrie de leurs ancêtres, comme l’Amenti, où les âmes des morts allaient rejoindre leurs pères. En dehors de toute hyperbole, la Genèse, dans sa concision, indique les deux extrémités d’une mappemonde chamitique où nous avons le droit de chercher le continent qui nous intéresse. Elle connaît les Éthiopiens de l’orient et ceux de l’occident, dont Homère et Hésiode nous ont également conservé le souvenir[250]. L’Odyssée les partage en deux διχθὰ, les appelant les hommes des deux bouts ou des deux extrémités du monde, ce qui ne peut convenir qu’aux Éthiopiens des bords de la mer Rouge, à l’orient, et aux populations atlantiques, Américains et Libyens de l’occident qui s’enchaînaient autrefois par des liens rompus depuis par le cataclysme. «Les grands dieux s’y réunissent à certaines époques de l’année, une fois chez les Éthiopiens de l’orient, une autre fois chez les Éthiopiens de l’occident; c’est chez ces derniers que Zeus passe les douze fameuses nuits de la fin de l’année[251] que nous rencontrons dans les mythologies anciennes et qui appartiennent à la constitution d’un vieux calendrier.

«Il est inutile, ajoute plus loin M. d’Eckstein[252], d’insister sur les richesses d’une mythologie dont les détails se perdent à l’infini. Où ne retrouve-t-on pas cet Atlas du Mont au nombril de la terre? cet Atlas de l’Océan au nombril de l’Océan? ce père de la nymphe des séductions, de la Kalypsô? ce père d’une nombreuse postérité de filles qui se partagent les constellations célestes et qui figurent dans la couche mythique des rois de la terre? ces dangers de la navigation de l’Océan? ce thème des dieux Macares, des îles Macares, des femmes Macares, des tyrans et des monstres Macares?... C’est là que l’Erôs des Céphènes sortait de la gueule du poisson qui l’avait avalé, c’est-à-dire du ciste où il avait été exposé sur les flots de l’Océan, et que, triomphant de la mer en courroux, il allait fonder un empire dans ces îles Macares ou sur les continents qui étaient au bout de la traversée.»