Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoute un autre document mexicain[219], le dieu des régions d’en bas, Mictlan-Teuctli fait surgir un monstre marin nommé Cipactli ou Capactli[220]: de ce monstre, qui a la forme d’un caïman, il crée la terre[221]. Ne serait-ce pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi que l’indique Champollion[222], symbole également de la Région du Couchant, de l’Amenti? Dans l’Orcus mexicain, le prince des Morts, Mictlan-Teuctli, a pour compagne Mictecacihuatl, celle qui étend les morts. On l’appelle Ixcuina, ou la déesse au visage peint ou au double visage, parce qu’elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le contour de la bouche et du nez peint en noir[223]. On lui donnait aussi le nom de Tlaçolteotl, la déesse de l’ordure, ou Tlaçolquani, la mangeuse d’ordure, parce qu’elle présidait aux amours et aux plaisirs lubriques avec ses trois sœurs[224]. On la trouve personnifiée encore avec Chantico, quelquefois représenté comme un chien, soit à cause de sa lubricité, soit à cause du nom de Chiucnauh-Itzcuintli ou les Neuf-Chiens, qu’on lui donnait également[225]. C’est ainsi que dans l’Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l’île de Samothrace, antérieurement aux Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia, une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine; l’une et l’autre rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaires qui veillaient au pied des pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux voyageurs, pour ramasser l’argent nécessaire à l’érection des tombeaux des rois. «Tout un calcul des temps, dit Eckstein[226], se rattache à l’adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius, règne dans l’astre de ce nom, au zénith de l’année, durant les jours de la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l’astre du chien: on sait qu’il ne se rattache pas seulement aux institutions de la vieille Égypte, mais encore à celles de la haute Asie.» En Amérique le nom de la déesse Ixcuina se rattache également à la constellation du sud, où on la personnifie encore avec Ixtlacoliuhqui, autre divinité des ivrognes et des amours obscènes: les astrologues lui attribuaient un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des incestueux[227].

Ainsi, de quelque côté qu’on jette les yeux sur les cosmogonies antiques, en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve, non-seulement, des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu’il serait inconséquent de n’y voir que de simples coïncidences, entièrement dues au hasard: il ne reste donc plus qu’à leur attribuer une origine commune. Dans les cieux, sur la terre ou au fond des mers, en Égypte et au Mexique, ce sont des mythes identiques: Amon-Ra, le soleil, devient Aiumu, l’Osiris infernal, le roi des demeures souterraines, comme Tetzcatlipoca se personnifie en Cipactonal, celui-ci en Mictlanteuctli, en descendant des cieux au fond de l’Océan. Osiris et Horus apparaissent sous le nom de Sat ou Typhon; puis c’est Chnouphis, Knèph, l’Esprit, le souffle divin. C’est ainsi que Quetzalcohuatl, l’Oiseau-serpent devient Ehecatl au Mexique, et Yk dans les langues de l’Amérique centrale «Chnouphis, remarque Champollion[228], porte dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l’inondation. Puis il ajoute: Cnèf, Cnouphis ou Chnoubis, se rapportent évidemment aux racines égyptiennes nèf, nèb, nife et nibe, afflare, πνεῖν,» mots qu’on retrouve presque identiques dans ub, pub, la sarbacane, l’instrument par où la terre souffle le feu des volcans, dans la légende de Hun-Ahpu ou Ahpub, dont le nom se retrouve encore dans celui de l’Anupu égyptien.

«Or, par Knèf, continue Champollion, on voulait indiquer l’être inconnu et caché, l’Esprit, πνεῦμα, qui anime et gouverne le monde[229],» dont la forme, dans Jamblique[230] Ημῆφ, se retrouve dans l’Ymox ou Ymix du maya et du quichée[231]: mais allons plus loin; car Jamblique, parlant au nom d’Hermès, c’est-à-dire des Gnostiques, ajoute[232] au sujet de cette divinité δν καὶ Εῖκτων ἐπονομάζει. Le dieu Knèf portait donc également le nom d’Eikton. Là-dessus, Champollion déclare[233] qu’«il ne saurait être douteux que le premier Hermès n’ait été bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés de l’Égypte Eikton, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ) intelligence supérieure, émanée de l’intelligence première Knèph, le grand Démiurge.»

Ainsi, rien de plus clair: Eikton, comme Ehec ou Ehecatl[234] chez les Mexicains, comme Yk ou Hyk, au Yucatan et dans toutes les régions voisines, ainsi que dans l’Amérique centrale, est identique avec Knèph; il est l’Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses parties, l’ouragan encore, hurakan ou ur-ik-an, qu’on peut traduire en quiché, l’esprit qui vient rapidement; il est le

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ou

des Égyptiens, le modérateur universel[235], le même euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Égypte, au Yucatan, au Mexique et dans l’Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison, qu’on ouvre la Symbolique de Creuzer, traduite et si bien complétée par M. Guigniaut[236], et l’on y trouvera la figure d’un personnage à longue queue, un instrument de musique entre les mains: «Vieillard assis, dit le savant secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions, et jouant d’un instrument à cordes: le caractère de sa physionomie et sa coiffure le rapprochent naturellement d’une des principales figures du numéro suivant. Nous voyons ici Phtha, le démiurge, inventeur des arts et de la musique en particulier, organisant toutes choses par sa divine harmonie.» Creuzer le représente lui comme le créateur Knèph ou Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant «que ce vieillard barbu, nain à gros ventre et à face bizarre, portant une coiffure de plumes, est plutôt Phtha, le démiurge et l’artisan céleste.»