En étudiant les progrès de la civilisation, on voit partout la sagacité de l’homme s’accroître à mesure de l’étendue du champ qui s’ouvre à ses recherches. Avec la découverte de l’Amérique, toutes les branches de la science ont changé de face et reçu une impulsion dont les hommes d’aujourd’hui ont de la peine à se rendre compte. Mais si l’on s’attache à la lecture des historiens de cette époque étonnante, et que l’on compare les relations des historiens de la conquête, de Pierre Martyr d’Anghiera, d’Oviedo, de Cortès, de Gomara, etc., aux recherches des voyageurs modernes, on est surpris non-seulement de l’étendue de leur savoir, mais encore de trouver souvent, dans les ouvrages du XVIᵉ siècle, le germe des vérités physiques et morales les plus importantes qui nous occupent encore aujourd’hui. En effet, comment les premiers voyageurs et ceux qui méditaient leurs récits n’eussent-ils pas été frappés des merveilles qui s’offraient à leurs regards? A l’aspect de ce continent nouveau, isolé au milieu des mers, comment n’eussent-ils pas été tentés d’expliquer les variétés qu’y présentait l’espèce humaine, pour essayer de les ramener à la souche primitive, de rechercher l’origine des migrations des peuples, la filiation des langues; d’étudier celles des espèces animales et végétales, la cause des vents alisés et des courants pélasgiques, la nature des volcans, leur réaction les uns sur les autres, et l’influence qu’ils exercent sur les tremblements de terre? Ces questions, qui sont encore si loin d’avoir été épuisées, occupaient l’active curiosité des savants et des voyageurs du XVIᵉ siècle, plus désintéressés, peut-être, et plus sincères que les savants d’aujourd’hui.

Ces étonnantes découvertes, qui s’aidaient mutuellement; ces doubles conquêtes dans le monde physique et dans le monde intellectuel étaient bien plus dignement appréciés dans ce temps-là qu’on ne se l’imagine de nos jours, et nous apprenons de la bouche même des contemporains de Colomb, avec quel profond sentiment les hommes supérieurs de cette époque reconnaissaient ce que la fin du XVᵉ siècle avait de merveilleux et de grand: «Chaque jour, écrit Pierre Martyr d’Anghiera, dans ses lettres de 1493 à 1494[4], chaque jour il nous arrive de nouveaux prodiges de ce monde nouveau, de ces antipodes de l’Ouest qu’un certain Gênois, nommé Christophe Colomb, vient de découvrir. Notre ami Pomponius Lœtus[5] n’a pu retenir des larmes de joie, lorsque je lui ai donné les premières nouvelles de cet événement inattendu.» Puis il ajoute avec une verve poétique: «Qui peut s’étonner aujourd’hui parmi nous des découvertes attribuées à Saturne, à Cérès et à Triptolème? Qu’ont fait de plus les Phéniciens, lorsque, dans des régions lointaines, ils ont réuni des peuples errants et fondé de nouvelles cités. Il était réservé à nos temps de voir accroître ainsi l’étendue de nos idées et de voir paraître inopinément sur l’horizon tant de choses nouvelles.»

La gloire de Colomb est, en effet, de celles dont rien ne saurait diminuer l’éclat, quelle que soit, d’ailleurs, dans l’avenir, l’étendue des découvertes réservées encore à la science. En supposant même qu’on vienne à trouver les preuves les plus incontestables des rapports qui ont pu exister anciennement d’un continent à l’autre, le nom de Colomb n’en restera pas moins au-dessus de celui de tous les navigateurs anciens et modernes. En parcourant une mer inconnue, en demandant la direction de sa route aux astres par l’emploi de l’astrolabe, récemment inventé, il cherchait l’Asie par la voie de l’ouest, non, dit Humboldt, en aventurier qui s’adresse au hasard, mais d’après un plan arrêté, fruit de l’expérience et des études les plus variées. Le succès qu’il obtint était une conquête de la réflexion. La gloire de Colomb, comme celle de tous les hommes extraordinaires qui, par leurs écrits ou par leur activité, ont agrandi la sphère de l’intelligence, ne repose pas moins sur les qualités de l’esprit et la force du caractère, dont l’impulsion réalise le succès, que sur l’influence puissante qu’ils ont exercée presque toujours, sans le vouloir, sur les destinées du genre humain.

En cherchant dans un ouvrage précédent[6] à éclaircir quelques-unes des traditions cosmogoniques du continent américain, par des rapprochements avec les mythes cosmogoniques du monde ancien, et les souvenirs d’une antique navigation, nous n’avons donc jamais conçu la pensée que nos recherches pussent rabaisser, en quoi que ce soit, les immenses services que Colomb a rendus au monde moderne. Lui-même, dans un siècle d’héroïsme et d’érudition renaissante, se plaisait dans les souvenirs de l’Atlantide de Platon et de la célèbre prophétie de Sénèque, dans un chœur de la Médée: il rapprochait constamment lui-même ses découvertes des mythes géographiques de l’antiquité et du moyen âge, auxquels il fait plus d’une fois allusion dans sa correspondance[7]. Nous n’hésitons donc pas à continuer notre travail, dont nous faisons sincèrement hommage à la mémoire de ce grand homme, heureux si, dans les horizons nouveaux que la science ouvre chaque jour, nous parvenons à approfondir quelques-uns des mystères cachés sous les voiles de la cosmogonie mythique des deux mondes, et à y découvrir quelques souvenirs historiques de leurs antiques relations.

§ III.

Monuments du Yucatan. Leur utilité pour l’épigraphie américaine. Traditions et documents historiques. L’esprit de système un obstacle aux progrès de la vérité.

S’il était possible de reconstituer un jour l’histoire américaine sur des bases solides et de rattacher dans un ordre chronologique ininterrompu les divers fragments cosmogoniques qui existent épars dans les relations des premiers voyageurs et historiens de l’Amérique, rien ne serait plus propre à répandre la lumière, non-seulement sur les annales des peuples qui habitèrent anciennement cette terre, mais encore sur l’histoire des convulsions que la nature lui a fait subir, même depuis qu’elle est habitée et cultivée par l’homme. De toutes les contrées qu’elle renferme, celles qui nous ont fourni les documents les plus circonstanciés, et il s’en trouve encore aujourd’hui, malgré les désastres de la conquête espagnole, sont l’Amérique centrale et le Mexique: ce sont les seules où jusqu’à présent on ait découvert des livres originaux et des inscriptions monumentales, gravées, soit sur les murs des édifices civils ou religieux, soit sur des monolithes d’un caractère particulier. Le Yucatan, qui fait l’objet principal de ce livre, paraît donc destiné, aussi bien que les régions voisines, à fournir les premiers jalons de l’épigraphie américaine, avec laquelle les savants auront à compter probablement d’ici à peu d’années: car il y a tout lieu d’espérer aujourd’hui que la lecture des Katuns[8] nous fera connaître d’une manière précise les grands événements auxquels font allusion les fragments dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces fragments se rapportent, en général, aux grandes catastrophes qui bouleversèrent à plusieurs reprises le monde américain, et dont toutes les nations de ce continent avaient gardé un souvenir plus ou moins distinct. Humboldt, et après lui divers écrivains, compare en plusieurs endroits de ses ouvrages[9] le récit de ces catastrophes aux pralayas ou cataclysmes, dont il est parlé dans les livres des Indous, aux traditions de l’Iran et de la Chaldée, ainsi qu’aux cycles de l’antique Etrurie. A ses yeux, ces traditions n’apparaissent d’abord que comme de simples fictions cosmogoniques, dont l’ensemble serait issu d’un système de mythes qui auraient pris naissance dans l’Inde. Ce n’est qu’en arrivant aux détails qu’il commence à douter, et il se demande si les soleils ou âges mexicains ne renfermeraient pas quelques données historiques ou une réminiscence obscure de quelque grande révolution qu’aurait éprouvée notre planète.

Si cet éminent penseur, dont l’intuition historique est quelquefois si remarquable, avait eu l’occasion de comparer entre eux les divers documents que nous possédons aujourd’hui sur l’histoire de l’Amérique, et de les peser dans un examen critique aussi judicieux que celui dont il s’est servi dans son Histoire de la Géographie du Nouveau Continent, il aurait trouvé, sans aucun doute, que les souvenirs cosmogoniques des Mexicains ne méritaient pas une moins sérieuse attention que ceux du monde ancien, de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les ténèbres des traditions historiques[10]. M. d’Eckstein, dans ses savantes études sur les mythes de l’antique Asie[11], s’est élevé avec un grand talent au-dessus de cet engouement pour les abstractions symboliques qui a saisi notre époque: il y distingue avec raison des événements historiques, signalés dans la haute Asie par un concours de phénomènes extraordinaires, «par l’apparition de comètes et d’éclipses durant les catastrophes phlégéennes d’un monde anté-diluvien, qui causa en grande partie la dispersion de la primitive espèce humaine.»