Ce que ce savant pensait des événements anté-historiques de l’Asie, nous le pensions nous-même de ceux que nous trouvons signalés dans les traditions du Mexique et de l’Amérique centrale, et c’est sur quoi nous nous sommes expliqué déjà clairement dans un travail antérieur[12], en parlant des soleils ou époques citées par Humboldt. Ce que nous avons vu et étudié depuis lors, n’a fait que nous confirmer dans cette opinion, et nous croyons le moment venu d’exprimer notre pensée entière à cet égard. Répétons ici, toutefois, avant d’entrer en matière, ce que nous avons dit dans notre premier travail sur le Mexique, que nous n’avons aucun système arrêté d’avance. Tout ce que nous cherchons c’est la vérité, c’est l’histoire de ces contrées intéressantes à tant d’égards, l’histoire encore enveloppée de voiles épais, dont nous travaillons à la dégager, en accumulant le plus grand nombre de faits possibles dans un cadre donné, où le lecteur pourra les comparer et tirer lui-même les conséquences des prémisses que nous aurons posées. Nous sommes ennemi de tout système: nous ne faisons pas d’avance notre siége; nous ne repoussons aucune sorte d’indications, persuadé que la vérité historique ne se fera jour que lorsque les savants, dans le monde entier, se seront donné la main sans envie.
«Un des plus grands obstacles à la découverte de la vérité, a dit avec tant de raison M. d’Eckstein[13], c’est l’esprit de système: je ne parle que de l’esprit de système au service d’hommes instruits, riches d’un fonds d’idées et de savoir. Nous sommes loin des temps où Moïse, Josèphe et les Pères de l’Église servaient de clefs au paganisme; on a étrangement abusé des Égyptiens et des Phéniciens dans l’érudition du XVIIIᵉ siècle; puis on est revenu partiellement et avec excès, si bien que tout a fait place à la grécomanie. Celle-ci s’efface à son tour. Les grandes découvertes de Champollion ont remis l’Égypte en vogue: il y a eu de l’égyptomanie, mais le temps y ramène l’équilibre. Les beaux travaux de Movers ont remis la Phénicie en vogue; même exagération, mais qui n’aboutira plus aux utopies du passé et qui trouvera infailliblement son point d’équilibre. Aujourd’hui l’on semble près de faire prédominer la Babylonie et l’Assyrie sur le reste du monde, grâce à d’admirables découvertes, suivies partiellement d’énormes présomptions, qui finiront également par tomber en équilibre.
»William Jones avait commencé la comparaison des mythologies brâhmaniques et européennes, mais du mauvais côté: il ignorait les Védas. A. G. Schlégel exagéra prodigieusement l’antiquité de ce qu’il y a, relativement, de plus moderne dans la littérature brâhmanique: il ignorait les Védas. Creuzer puisait à pleines mains dans des notions partiellement apocryphes; son but était de faire un amalgame de l’Orient et de l’Occident au moyen d’identifications les plus hétérogènes. Tombée entre les mains des disciples de Burnouf et de Bopp, l’étude des Védas a été d’un puissant correctif contre tous ces emportements.»
Après ces sages réflexions, l’écrivain que nous citons avec tant de plaisir, en voulant «tirer une conclusion de toutes ces expériences,» tombe lui-même, peut-être, dans l’exagération, en attribuant uniquement à l’Inde, aux Védas, ce que les autres attribuaient à la Grèce, à l’Égypte, à la Phénicie ou à l’Afrique. Qui sait si le jour ne viendra pas aussi où l’on ira chercher toutes les origines en Amérique? Nous ne le souhaitons point, bien qu’aux yeux de plus d’un de nos lecteurs, nous ayons paru tendre de ce côté; mais nous ne sommes pas exclusif comme nos confrères de Grèce, d’Égypte ou d’Assyrie, et nous croyons que chaque pays doit avoir sa place dans l’histoire du monde. Or, c’est une prétention bien extraordinaire de vouloir qu’on puisse faire l’histoire du monde entier, en en excluant précisément la moitié: et c’est cependant là ce qui se passe au sein de la compagnie qu’on regarde comme l’expression de la science universelle en Europe.
§ IV.
Rituels religieux sources de l’histoire primitive. Antiques traditions du cataclysme et du renouvellement de la terre, conservées dans les fêtes. Souvenirs divers d’un déluge.
L’Amérique, jusqu’aujourd’hui, n’a été l’objet d’aucune investigation archéologique sérieuse; quelques travaux individuels ne sauraient entrer en comparaison avec la multitude de ceux qui ont eu lieu pour l’Égypte ou pour l’Asie, travaux où les gouvernements de l’Europe sont entrés, en ce qui concerne la dépense, avec une générosité qu’on ne saurait trop louer. Cependant, c’est, peut-être, l’Amérique qui contribuera davantage à la solution des grands problèmes historiques, dont on a vainement cherché la clef jusqu’à présent: cette solution, nous la trouverons dans les katuns ou cartouches incrustés de ses monuments, dans les livres, renfermés dans les sépulcres, restés cachés depuis la conquête, peut-être même dans ceux que possèdent déjà nos bibliothèques. On finira par lire le Codex de Dresde, et l’on interprétera, nous l’espérons, le Tonalamatl ou Rituel Mexicain de la bibliothèque du Corps législatif, dont M. Aubin possède également un exemplaire original[14]. C’est dans ces livres mystérieux qu’on découvrira, à côté du système de l’astrologie judiciaire des Mexicains et des fêtes du Rituel ecclésiastique, les documents historiques les plus anciens, toutes les origines des cérémonies mystiques d’un culte qui s’était perpétué à travers les révolutions des nations et des cités, en conservant dans l’ordre chronologique le plus parfait[15], le récit des souvenirs antédiluviens et des catastrophes naturelles qui, à diverses reprises, avaient bouleversé le monde, depuis que Dieu y avait placé l’humanité.
Ce sont ces faits mémorables qui servaient de base à toute la religion mexicaine: c’est la tradition de ces faits qui se répétait journellement dans l’histoire des dieux et des héros antiques, dont les noms seuls paraissent avoir subi des modifications avec le cours des siècles; on les retrouve dans les ballets sacrés, dans les jeûnes et les pénitences que s’imposaient tour à tour les prêtres, les princes et la nation; enfin, dans tous les rites, dans chacune des fêtes importantes du Rituel. Sous des noms différents, mais qui avaient au fond la même signification ou qui étaient représentés par des symboles, identiques avec ceux du Mexique, c’étaient encore les traditions de ces événements extraordinaires que rappelaient les usages et les cérémonies du culte, non-seulement chez les autres nations civilisées du Mexique et de l’Amérique centrale, mais encore chez la plupart des populations de l’Amérique méridionale. Tant cette race américaine avait été fortement constituée par ses premiers législateurs, tant elle était conservatrice de ses mœurs et de ses coutumes! L’Amérique ne manqua, cependant, pas non plus de novateurs, comme l’ancien monde. On reconnaît visiblement que des doctrines nouvelles cherchèrent à supplanter les anciennes, en différentes parties du continent et à des époques diverses; mais il ne paraît pas que ces innovations aient réussi jamais à prévaloir au point de faire oublier les autres, et tout ce que nous avons pu recueillir jusqu’à présent à ce sujet, donne à penser, au contraire, qu’elles ne parvinrent à prendre racine qu’en laissant subsister les symboles précédents ou en se les identifiant. Aussi, est-ce là ce qui nous incline à penser que pour retrouver la plus ancienne histoire du globe, il fallait comparer aux antiques traditions de l’Asie et de l’Égypte celles des peuples primitifs de l’Amérique.
En attendant que l’on parvienne à interpréter les livres que nous citons plus haut et qui contiennent intégralement ces traditions, c’est aux divers fragments cosmogoniques, conservé dans les livres et les histoires du temps de la conquête, que nous devons recourir. Les plus formels sont ceux que nous appelons l’Histoire des soleils, cités par Humboldt, d’après Gomara[16], et que l’on trouve, avec des variantes, dans divers documents, en particulier dans le Codex Chimalpopoca[17]. Ainsi que nous l’avons fait remarquer déjà, ces soleils sont signalés comme des époques auxquelles sont rapportées les diverses catastrophes que le monde a subies; ce que nous avons remarqué également, c’est que le nombre des catastrophes, indiquées par ces soleils, varie, dans la plupart des documents précités, ainsi que l’ordre d’après lequel elles se sont succédé. Nous n’examinerons pas ici ce qui a donné lieu à intervertir ces événements: il nous semble que ce désordre appartient à une époque postérieure à la conquête espagnole, ce qui s’expliquerait par le désir que pouvaient éprouver les indigènes, chargés de les expliquer et obligés de plaire à leurs nouveaux maîtres, d’accommoder le déluge américain au déluge des traditions mosaïques. Quant au nombre de ces catastrophes, il varie peut-être suivant les lieux où elles se sont passées ou selon les populations qui en gardèrent la mémoire[18].
Quoi qu’il en soit, il paraîtrait, d’après les annotations du Codex Letellier[19], qu’il y eut particulièrement trois époques mémorables où le genre humain, après avoir existé pendant des siècles, aurait été subitement arraché à ses occupations ordinaires, et, en grande partie, anéanti par suite des convulsions de la nature. La terre, secouée par d’effroyables tremblements de terre, inondée à la fois par les flots de la mer et les feux des volcans, remuée dans ses entrailles par les gaz intérieurs se cherchant une issue à la surface, agitée par des ouragans formidables, tel est le tableau que les traditions américaines nous présentent de ce continent, à trois époques distinctes, chronologiquement déterminées dans les livres que l’ignorance a fait disparaître au temps de la conquête, mais que l’on retrouvera peut-être un jour[20].