Les trois grandes catastrophes de la tradition mexicaine auraient été occasionnées tour à tour par le feu, par l’eau et par le vent, c’est-à-dire par un ouragan, quoique, à vrai dire, ces trois causes de destruction paraissent avoir participé ensemble chaque fois au bouleversement de la terre dans des proportions différentes, selon les temps et les lieux. A chacune de ces catastrophes correspond une ère de ruine et de désolation où l’humanité aurait été à la veille d’une destruction totale: embarqués dans quelques vaisseaux ou réfugiés dans des grottes, au sommet des montagnes, les hommes qui échappèrent à ces divers cataclysmes restèrent en si petit nombre, et dispersés si loin les uns des autres, qu’ils s’imaginèrent être demeurés seuls au monde; c’est là ce qui explique, sans doute, ces créations successives dont il est question dans le Livre sacré[21] et ces renouvellements de la race humaine qui se célébraient au mois Izcalli à Mexico. De là l’origine des solennités de ce mois, ainsi que du jeûne de quatre en quatre ans, institué en commémoration de ces grands événements, au Mexique et dans l’Amérique centrale, où princes et peuples s’humiliaient devant la divinité, en la suppliant d’éloigner le retour de ces terribles calamités; de là, les danses et les festins où ils célébraient ensuite la Rénovation du monde et le triomphe de l’humanité qui, trois fois, avait eu le bonheur d’échapper à la destruction[22].
Suivant la tradition du Livre sacré, l’eau et le feu contribuent à la ruine universelle, lors du dernier cataclysme qui précède la quatrième création. «Alors, dit l’auteur, les eaux furent gonflées par la volonté du Cœur du ciel; et il se fit une grande inondation qui vint au-dessus de la tête de ces êtres... ils furent inondés et une résine épaisse descendit du ciel.... La face de la terre s’obscurcit et une pluie ténébreuse commença, pluie de jour, pluie de nuit..... et il se faisait un grand bruit de feu au-dessus de leurs têtes.... Alors on vit les hommes courir, en se poussant, remplis de désespoir: ils voulaient monter sur les maisons, et les maisons s’écroulant, les faisaient tomber à terre; ils voulaient monter sur les arbres, et les arbres les secouaient loin d’eux; ils voulaient entrer dans les grottes, et les grottes se fermaient devant eux.» Dans le Codex Chimalpopoca, l’auteur parlant de la destruction qui eut lieu par le feu, dit: «Le troisième soleil est appelé Quia-Tonatiuh, soleil de pluie, parce qu’alors survint une pluie de feu: tout ce qui existait brûla, et il tomba une pluie de pierre de grès. On raconte que, tandis que le grès que nous voyons actuellement se répandait, et que le tetzontli (amygdaloïde poreuse) bouillonnait avec un grand fracas, alors aussi se soulevèrent les rochers de couleur vermeille[23]. Or, c’était en l’année Ce Tecpatl, Un Silex; c’était le jour Nahui-Quiahuitl, Quatre-Pluie. Or, en ce jour où les hommes furent perdus et entraînés dans une pluie de feu, ils furent changés en oisons; le soleil même brûla et tout se consuma avec les maisons[24].» A la suite du cataclysme, occasionné par les eaux, l’auteur du Codex Chimalpopoca nous montre dans l’histoire des soleils, des phénomènes célestes effrayants, suivis, à deux reprises, de ténèbres qui couvrent la face de la terre, une fois même durant l’espace de vingt-cinq ans[25].
Ces traditions extraordinaires ne nous autorisent que trop à conclure de la réalité des convulsions éprouvées par la nature américaine et si vivement représentées dans le tableau des soleils ou époques des livres mexicains: nous y trouvons la preuve des désordres qui bouleversèrent ce continent et peut-être aussi celui où nous vivons, non-seulement au temps même de ces catastrophes, mais encore durant les années qui les précédèrent ou les suivirent. Bien des choses laisseraient supposer même que l’ordre des saisons fut altéré à cette époque. Les astronomes et les géologues que ces matières regardent plus que nous, s’étendront, s’ils le jugent à propos, sur les causes qui ont pu produire le dérangement du jour et couvrir la terre de ténèbres; ils nous diront, peut-être, en voyant avec quelle précision certains documents historiques racontent les détails de ces révolutions, de quelle manière elles ont pu se réaliser.
Quelle qu’en ait été l’occasion, nous pouvons, sans craindre de nous tromper, attribuer une partie considérable de ces désastres à la mer irritée et sortie de ses bornes ordinaires, à la suite de quelque commotion intérieure. Les forces qui produisent actuellement ce balancement tempéré et si providentiellement réglé de l’Océan, ces forces, augmentées ou dérangées, ont pu suffire pour submerger le continent et détruire en un clin d’œil les nations qui en occupaient les régions inférieures. Toutes ces mers ont pu être ensuite ramenées momentanément dans leurs bassins, pour être reportées de nouveau sur les terres à qui elles ont livré des assauts réitérés. C’est ainsi que les eaux ont pu changer la surface de l’Amérique, former de nouvelles vallées, déchirer des chaînes de montagnes, creuser de nouveaux golfes, renverser les anciennes hauteurs, en élever de nouvelles et couvrir les ruines du continent primitif de sable, de fange et d’autres substances que leur agitation extraordinaire les mettait en état de charrier. C’est en quoi les traditions historiques sont d’accord avec les monuments de la nature dans ces contrées.
§ V.
Comment se fit la mer, d’après la tradition haïtienne. Souvenir du cataclysme aux Antilles, à Venezuela, au Yucatan. Géologie de cette péninsule. Personnification des puissances de la nature et leur localisation dans l’Amérique centrale.
Les populations qui habitaient, à l’époque de la découverte de l’Amérique, les îles du golfe du Mexique, s’accordaient unanimement à dire qu’elles avaient ouï de leurs ancêtres que toutes les Antilles, grandes et petites, avaient très-anciennement fait partie du continent, dont elles avaient été détachées par des tempêtes et des tremblements de terre. Une légende haïtienne, conservée par les auteurs contemporains de Colomb, raconte ainsi l’origine de la mer et des îles. «Il y avait, disent-ils, un homme puissant appelé Iaïa, lequel ayant tué un fils unique qu’il avait, voulut l’ensevelir: mais ne sachant où le mettre, il l’enferma dans une grande calebasse qu’il plaça ensuite au pied d’une montagne très-élevée, située à peu de distance du lieu qu’il habitait; or, il allait souvent la voir à cause de l’amour qu’il éprouvait pour son fils. Un jour, entre autres, l’ayant ouverte, il en sortit des baleines et d’autres poissons fort grands, de quoi Iaïa, rempli d’épouvante, étant retourné chez lui, raconta à ses voisins ce qui était arrivé, disant que cette calebasse était remplie d’eau et de poissons à l’infini. Cette nouvelle s’étant divulguée, quatre frères jumeaux, désireux de poisson, s’en allèrent où était la calebasse: comme ils l’avaient prise en main pour l’ouvrir, Iaïa survint, et eux l’ayant aperçu, dans la crainte qu’ils eurent de lui, ils jetèrent par terre la calebasse. Celle-ci s’étant brisée à cause du grand poids qu’elle renfermait, la mer sortit par ses ruptures, et toute la plaine qu’on voyait s’étendre au loin, sans fin ni terme d’aucun côté, s’étant couverte d’eau, fut submergée: les montagnes seulement restèrent, à cause de leur élévation, à l’abri de cette immense inondation, et ainsi ils croient que ces montagnes sont les îles et les autres parties de la terre qui se voient dans le monde.»[26]
«En observant avec attention, dit un auteur moderne[27], la configuration des deux groupes de montagnes qui forment l’île de la Marguerite, la situation de celles de Coche et de Cubagua au milieu du canal qui sépare la première de la côte, ainsi que le peu de profondeur qu’on trouve dans le détroit, on ne peut s’empêcher de penser qu’en des temps plus anciens, tout cela faisait partie de la terre ferme et n’en fut séparé que par suite de quelque secousse formidable qui le fit descendre sous les eaux. Les groupes appelés los Testigos, l’île Sola, les îlots de Frailes et l’île de la Tortue, semblent n’être que les restes des terres qui furent submergées. Plus au nord, le groupe des îles Blanquilla, Orchila, los Roques, et l’île des Oiseaux, apparaissent comme les sommets d’une même chaîne, dont ils révèlent la position ancienne dans ces lieux aujourd’hui occupés par la mer. Peut-être étaient-ce là deux chaînes distinctes qui l’unissaient au continent, l’une aux montagnes de Coro par la pointe de Tucacas, l’autre à la péninsule de la Goajira.
»Si, en se rapprochant davantage de la côte, on fait attention aux golfes de Paria et de Cariaco, on croit reconnaître dans leur forme l’effet d’un déchirement qui, rompant les terres, donna passage à une irruption de l’Océan. La tradition, d’ailleurs, vient ici à l’appui de l’observation; car lorsque Colomb visita Paria, dans son troisième voyage, les indigènes lui parlèrent de cette catastrophe, comme d’un événement qui n’était pas encore excessivement ancien.