Ces misérables tombèrent alors entre les mains d’un cacique méchant, qui sacrifia Valdivia avec quatre des autres à ses idoles, et fit ensuite de leurs membres un festin à ses gens. Il garda, pour les engraisser, Aguilar et Guerrero avec cinq ou six autres; mais ceux-ci étant parvenus à s’échapper s’enfuirent par les montagnes chez un autre seigneur ennemi du premier et moins inhumain qui les retint comme esclaves. Le successeur de ce dernier maître les traita mieux encore; mais tous, à l’exception d’Aguilar et de Guerrero, moururent de tristesse. Aguilar était bon chrétien et avait un bréviaire, à l’aide duquel il conservait la mémoire des jours de fête, et ce fut lui qui s’échappa, en l’année 1519, à l’arrivée du marquis Hernando Cortes. Quant à Guerrero, qui avait appris la langue, il s’en alla à Chetemal, qui est la Salamanca de Yucatan[18]; un seigneur nommé Nachan-Can l’y reçut et le chargea des choses de la guerre, en quoi il se comporta extrêmement bien, remportant de nombreuses victoires sur les ennemis de son seigneur et apprenant aux Indiens à combattre et à construire des forts et des bastions. De cette manière, comme aussi en adoptant les coutumes des indigènes, il s’acquit une grande réputation: ceux-ci alors le marièrent avec une femme de haut rang, dont il eut des enfants, ce qui fut cause qu’il ne chercha jamais à se sauver comme le fit Aguilar; bien au contraire, il se couvrit le corps de peinture, laissa croître ses cheveux et se troua les oreilles pour porter des pendants à la mode des Indiens, et il est à croire même qu’il devint idolâtre comme eux.

Au carême de l’an 1517, Francisco Hernandez de Cordoba sortit de Sant-Iago de Cuba avec trois navires, afin de faire la traite des esclaves pour les mines; car la population allait déjà diminuant à Cuba. D’autres disent qu’il partit pour découvrir des terres nouvelles et qu’il emmena Alaminos pour pilote, et qu’ainsi il arriva à l’île de Mugeres, nom qu’il lui donna à cause des idoles qu’il y trouva, représentant les déesses du pays, telles qu’Aixchel, Ixchebeliax, Ixbunié, Ixbunieta, lesquelles étaient vêtues de la ceinture en bas et les seins couverts, suivant l’usage des Indiennes. L’édifice qui les renfermait était de pierre, ce qui les remplit d’étonnement; ils y trouvèrent divers objets en or qu’ils enlevèrent, après quoi ils abordèrent à la pointe de Cotoch, faisant ensuite le tour jusqu’à la baie de Campêche, où ils débarquèrent le dimanche que les Espagnols appellent de Lazare. Ils y furent reçus bénévolement par le seigneur du lieu; mais les Indiens prirent l’épouvante en voyant les Espagnols, et ils leur touchaient la barbe et le corps.

A Campêche, ils trouvèrent un édifice en dedans de la mer, non loin de terre, quadrangulaire et s’élevant par degrés tout autour[19]; au sommet, il y avait une idole avec deux animaux féroces qui lui dévoraient les flancs, et un grand serpent en pierre avalant un lion, et ces animaux étaient couverts du sang des sacrifices. De Campêche, ils apprirent qu’il y avait près de là une localité considérable qui était Champoton[20]: en y arrivant, ils y trouvèrent un seigneur qui s’appelait Mochcovoh; c’était un homme belliqueux qui s’empressa de convoquer ses gens contre les Espagnols. Francisco Hernandez vit donc avec chagrin ce qui viendrait à en résulter; mais pour ne pas avoir l’air d’être moins animé que lui, il mit également son monde en ordre de bataille, et fit décharger contre eux l’artillerie des navires. Malgré la nouveauté du bruit, de la fumée et du feu de la décharge, les Indiens ne laissèrent pas d’engager l’action avec de grands cris: les Espagnols, dans leur résistance, leur causèrent de terribles blessures, leur tuant beaucoup d’hommes; mais le seigneur du lieu inspira aux siens une si grande valeur qu’ils obligèrent les Espagnols à la retraite: ils en tuèrent vingt, en blessèrent cinquante, et leur firent deux prisonniers qu’ils sacrifièrent ensuite. Francisco Hernandez se rembarqua avec trente-trois blessures, et retourna tristement à Cuba, où il publia la découverte de cette terre, la représentant comme heureuse et riche, à cause de l’or qu’il avait trouvé dans l’île de Mugeres. Ces nouvelles excitèrent vivement l’envie de Diego Velasquez, gouverneur de Cuba, ainsi que de beaucoup d’autres: celui-ci envoya alors son neveu, Juan de Grijalva, avec quatre navires et deux cents hommes; avec eux partit Francisco de Montejo, à qui appartenait un de ces navires, et l’expédition s’embarqua le 1ᵉʳ mai de l’an 1518.

Ils engagèrent avec eux le même pilote, Alaminos: arrivés à l’île de Cuzmil, le pilote vit de là le Yucatan. Mais, comme la première fois, avec Francisco Hernandez, il l’avait côtoyé à main droite; désirant faire le tour alors pour s’assurer si c’était une île, il gouverna à gauche, et ils suivirent par la baie qu’ils nommèrent de l’Ascension, parce qu’en ce jour ils y entrèrent; puis ils retournèrent le long de la côte jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés de nouveau à Champoton. Comme ils avaient débarqué pour faire de l’eau, on leur tua un homme, en blessant cinquante autres, l’un étant Grijalva lui-même qui reçut deux flèches, et à qui on brisa une dent et demie. De cette façon, ils s’en allèrent, laissant à ce port le nom de port de Mala-Pelea: c’est dans ce trajet qu’ils découvrirent la Nouvelle-Espagne, ainsi que Panuco et Tavasco. Dans ce voyage, ils employèrent cinq mois: ayant voulu descendre à Champoton, les Indiens y mirent obstacle avec tant de courage, qu’avec leurs canots ils arrivaient jusqu’aux caravelles à leur lancer des flèches, et ainsi les Espagnols mirent à la voile et les laissèrent.

Lorsque Grijalva fut de retour de son voyage de découverte et d’échange à Tavasco et à Ulua[21], le grand capitaine Hernando Cortès se trouvait à Cuba: sur la nouvelle de tant de terres et de richesses, Cortès éprouva le désir de les voir et de les acquérir pour Dieu et pour son roi, comme pour lui-même et ses amis.

§ IV.—Navegacion de Cortes a Cuzmil. Escribe a Aguilar.

Que Hernando Cortes salio de Cuba con onze navios que el mejor era de cien toneles y que puso en ellos onze capitanes, siendo el uno dellos, y que llevava quinientos hombres y algunos cavallos y mercerias para rescatar, y a Francisco de Montejo por capitan, y al dicho piloto Alaminos mayor piloto del armada, y que puso en su nao capitana una vandera de fuegos blancos y azules en reverencia de nuestra señora cuya ymagen con la cruz ponia siempre donde quitava idolos, y que en la vandera iva una cruz colorada con un letrero entorno que dezia Amici sequamur crucem, si nos habuerimus fidem in hoc signo vincemus. Que con esta flota y no mas aparato partio y que llego a Cotoch con los diez navios porque el uno se le aparto con una refriega, y que despues lo cobro en la costa. Que la llegada a Cuzmil fue por la parte del norte y hallo buenos edificios de piedra para los idolos y un buen pueblo, y que la gente viendo tanto navio, y salir los soldados a tierra huyo toda a los montes.

Que llegados los españoles al pueblo lo saquearon y se aposentaron en el y que buscando gente por el monte toparon con la muger del señor y con sus hijos de los quales, con Melchior interprete indio que avia ido con Francisco Hernandez y con Grijalva, entendieron que era la muger del señor. A la qual y a sus hijos regalo mucho Cortes e hizo que embiassen a llamar al señor al qual venido le trato muy bien y le dio algunos donezillos, y le entrego á su muger y hijos, y todas las cosas que por el pueblo se avian tomado, y que le rogo que hiziesse venir los indios a sus casas y que venidos hizo restituir a cada uno lo que era suyo y que despues de assegurados les predico la vanidad de los idolos, y les persuadio que adorassen la cruz y que la puso en sus templos con una ymagen de nuestra señora y que con esto cessava la idolatria publica.

Que Cortes supo alli como unos hombres barbados estavan camino de seis soles en poder de un señor y que persuadio a los indios que los fuessen a llamar, y que hallo quien fuesse aunque con dificultad porque tenian miedo al señor de los barbares y escrivioles esta carta.

Nobles señores, yo parti de Cuba con onze navios de armada y quinientos españoles y llegue aqui a Cuzmil de donde os escrivo esta carta. Los desta isla me han certificado que ay en essa tierra cinco o seis hombres barbados y en todo a nosotros muy semejantes, no me saben dar ni dezir otras señas, mas por estas conjeturo y tengo por cierto sois españoles, yo y estos hidalgos que comigo vienen a poblar y descubrir estas tierras os rogamos mucho que dentro de seis dias que recibieredes esta, os vengais para nosotros sin poner otra dilacion ni escusa. Si vinieredes todos conoceremos, y gratificaremos la buena obra que de vosotros recibira esta armada. Un bergantin embio para en que vengais, y dos naos para seguridad.