Sa voix était devenue suppliante, et les notes en étaient si douces et si brisées qu’on aurait dit la voix d’une femme.
Était-ce bien lui... Robert, qui me parlait ainsi ?... à moi ?
J’avais oublié qui j’étais, je ne comprenais rien à ce qui se passait, et ce que je pressentais vaguement à travers l’incohérence de mes pensées me causait une épouvante indéfinissable. Toute énergie m’avait abandonnée, je ne savais plus pourquoi je voulais partir, et, dans le grand trouble qui m’avait saisie, je restais là muette et tremblante sous son regard.
— Pardonnez-moi ! continua-t-il.
Sa tête orgueilleuse fléchit si bas qu’elle touchait presque ma main.
— Thérèse, dites que vous ne partirez pas.
Ses yeux cherchèrent les miens avec anxiété. Ce qu’il y lut le rassura. Il ne parla plus, ne me remercia même pas... Quelques secondes après, j’avais quitté l’atelier.
Il me semble que je fais un rêve, dont j’espère et dont pourtant je redoute le réveil. Je n’ose interroger mes pensées, j’ose encore moins interroger les siennes. L’idée de le revoir m’épouvante, je voudrais fuir, et je ne le puis...
23 mai.
Je ne l’ai pas revu seule, et aucun mot de sa part n’est venu me rappeler ce qui s’était passé entre nous. Sa contenance est d’une réserve extrême et son visage porte une expression de préoccupation profonde. Quand nos regards se rencontrent, les siens sont empreints d’une telle tristesse, que mon cœur en reçoit une impression douloureuse. Il évite de me parler, et, quand il le fait, c’est d’un ton respectueux, presque humble, comme s’il me demandait pardon de quelque chose. Ce n’est plus le Robert d’autrefois, ce n’est pas le Robert de l’atelier, c’est un Robert qui emploie toutes les forces de son âme et de sa volonté à élever entre nous une barrière qu’il ne puisse franchir. Dans l’égarement où est jeté mon esprit, je ne sais plus discerner ce que je redoute ou ce que j’espère... J’ai perdu tout pouvoir de réflexion, toute faculté d’analyse. Cependant je conserve un calme apparent, et nul ne s’aperçoit de mon trouble. Seul M. de Belmonte me considère d’un œil inquisiteur sous lequel je me sens rougir ; il a des sourires qui m’embarrassent et des sous-entendus qui m’inquiètent. Aurait-il deviné ce qui s’agite en moi ?