— Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec le marquis, qui ne connaît pas le pays !

Il fit quelques pas avec agitation.

— Rien n’est plus dangereux ; qu’on attelle la voiture, je vais à sa recherche.

Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre.

— Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée, tendant vers lui mes deux mains suppliantes.

Il m’écarta d’un geste presque brutal :

— Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son secours, c’est mon devoir.

Sur ces mots, il partit.

Oui, il devait aller à son secours ; tout son amour pour moi, mon amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité indiscutable. Elle était le devoir ; mais alors, moi, qu’étais-je donc ? Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une hospitalité généreuse ? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme, d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et, lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose : la force de son amour pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus mon aveuglement.

Sa femme ! elle était sa femme ! ce qu’un homme a de plus cher et de plus sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant ils me torturaient l’âme. La femme de Robert !... Moi je ne serais jamais que... Ah ! l’amertume de cette pensée, comment la définir et comment l’exprimer ?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en me disant : « C’est mon devoir ! » Et j’avais dû courber la tête. Si, un jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me désignera-t-il ?