J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas.
Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir, de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore, je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir...
La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert résonner dans le vestibule ; alors une réaction se fit. Quoi ! ce bonheur à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence désolée ? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas... Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience, ce fut lui qui fut vainqueur.
Me sacrifier ? pourquoi et à qui ? J’étais seule au monde, seule responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si coupable ? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie, absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles désirs, ses fantasques équipées ? Pouvait-on mettre dans la même balance la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui ? Et puis n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur ? Dès son enfance, elle avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir ? Mais ces mots, si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me sont-ils ?
Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne connaîtra plus la paix... Qu’importe ! pour lui, je suis prête à tout braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence, où je suis l’amour, où elle est le droit.
Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées, et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien.
2 juin.
Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante. Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de nos destinées.
La soirée s’avançait, Renée se retira ; je gagnai ma chambre, d’où je dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert était demeuré. Il était debout, très pâle. — Je vous attendais, me dit-il. — Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner ? son passé ou notre amour ? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.
— Robert ! fis-je. — Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre.