Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours !... Je me le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa parole à la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose : l’intensité de mon amour ; mais lorsqu’il s’éloigne, oh ! alors toute l’amertume de cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend presque intolérable.
J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable aveuglement.
Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture, chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis : « Ce n’est qu’une enfant, elle n’en souffrira pas. » Mais ce fait qu’elle n’est qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie, ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice ; je l’ai perdue, et dorénavant quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête levée.
Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me dit : « C’est pour la vie ! » je lui réponds : « Oui, c’est pour la vie ! » sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles.
Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, nous serons heureux, nous ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera la condamnation du monde ! le trésor que nous posséderons sera si grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui, nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de tous les sacrifices ; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais.
O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même ne parvient pas à lui faire oublier !
4 juin.
Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée. Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que, pour un instant j’eus pitié d’elle ; un doute soudain traversa mon esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les avait vues.
— Pourquoi pleurez-vous, Thérèse ?
Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main :