— Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de Belmonte admire beaucoup.

A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se dissipa. Ah ! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi ? elle aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son infidélité.

Et pourtant elle est sa femme ! ce bonheur suprême que la vie lui a donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour.

5 juin.

Robert part ce soir : une dernière affaire importante à régler, puis tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu demeurer ici en son absence ; je lui ai dit :

— Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard.

Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister.

— Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez sous mon toit ; sans cela je ne serais pas en repos.

Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins qu’aux premiers jours de notre amour ; l’avenir est à nous, et je ne veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.

Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est frappante, mais il n’en est pas satisfait encore : il voudrait me donner une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient triste et désolée. Je lui ai dit :