Depuis lors, plusieurs heures se sont écoulées dans une agonie dont la mort, hélas ! n’a pas été le prix.

Hier, nous disions : — Encore quelques jours et le rêve sera atteint. — Une main implacable, celle de Dieu peut-être, n’a pas permis que nous arrivions jusque-là. Notre amour doit mourir en vue du rivage, au moment de toucher le but qu’il s’était promis... L’éternité dont nous parlions sera celle du désespoir...

Le matin du 9 juin.

Les rayons du soleil, déjà haut sur l’horizon, sont venus blesser mes yeux et me tirer de l’engourdissement où j’étais tombée, vaincue par la douleur. La bougie brûle encore sur la table, et il flotte dans l’air un vague parfum d’iris laissé par Renée. C’est donc vrai !... J’ai promis de briser nos deux cœurs de mes propres mains.

Jusqu’ici je n’ai considéré que l’horreur du sacrifice ; il faut penser maintenant à son accomplissement. Ma raison vacillante a peine à saisir la portée de ce mot.

Parler à Robert, le convaincre, l’amener à renoncer à moi ?... Aussi bien faire que nous ne nous soyons pas aimés ! Hors de moi rien n’existe pour lui. Aucun appel ne pourrait avoir prise sur cette volonté inflexible, et dans le premier regard que nous échangerions ma résolution faiblirait sous la sienne. — M’enfuir, disparaître sans laisser de traces, sans un mot d’adieu ?... Mais il me suivra ! Si loin que j’aille, il saura me découvrir, il viendra me reprendre... Je le sens, j’en ai la conviction, et au travers de ma douleur, cette foi profonde dans la force de son amour me donne un orgueil dont je savoure l’âpre volupté.

Mourir ?... C’est l’unique voie qui me reste. Cette pensée, qui ferait reculer une femme meilleure que je ne le suis, ne me cause aucun effroi. Se tuer est un crime, mais partir avec Robert serait un crime aussi, et entre les deux, dans cette impasse terrible, ne vaut-il pas mieux choisir celui qui vous rend seule coupable ? Je suis résolue, que m’importe la vie ! D’ailleurs, en le perdant, j’ai déjà cessé d’exister. J’échappe ainsi à l’avenir qui m’attend, aux longs jours de solitude désespérée, de regrets intolérables... Et puis mourir pour vous, Robert, ce sera presque une joie.

Mais que dira-t-il en apprenant que j’ai cessé de vivre ? Il devinera que je me suis donné la mort, il s’en accusera, là aussi il voudra me suivre, et si par conscience il ne le fait pas, sa vie ne s’en écoulera pas moins, inutile, assombrie et découragée, dans un désespoir sans consolation et sans fin, dans un amour d’outre-tombe plus fort qu’un amour vivant.

Je ne puis donc pas mourir ! Ce dernier refuge m’est fermé. Il ne suffit pas que je m’immole, que je disparaisse ; il faut que je sauve son avenir, que je le rende à lui-même en arrachant de son cœur l’amour qui le remplit. Oh ! ce renoncement suprême, qui m’indiquera le moyen de l’accomplir ?

Quelques heures plus tard.