Alors un regret intolérable me prend. Cette voix adorée que j’ai refusé d’écouter ne frappera plus jamais mon oreille, c’est la dernière fois que je l’ai entendue prononcer mon nom !... Je me traîne jusqu’à la porte, je l’ouvre, et, posant ma main où il a posé la sienne, suivant des yeux l’espace qu’il a parcouru, j’essaye de ressaisir quelque chose de lui.

Vers le soir.

Il est tard déjà, les heures s’écoulent, et je n’ai pris aucune résolution, nulle inspiration ne m’est venue... Une seule issue s’est présentée à mon esprit, mais si horrible, que j’ai reculé et que mon courage a failli devant cette dégradation... Je me débats contre cette pensée, je la repousse, elle revient toujours et s’impose à moi comme une atroce nécessité.

Pour sauver Robert, faut-il donc m’avilir et tomber si bas qu’aucune miséricorde ne m’atteigne jamais ?

Il semble que je ne puisse fuir le mal que par le mal et que même, en voulant le réparer, je ne trouve d’autre voie à suivre que celle du péché. Est-ce que mon esprit aveuglé et perverti ne sait plus discerner le droit chemin ? ou serait-il vrai que Dieu ferme la porte du repentir et la possibilité du retour à ceux qui l’ont audacieusement bravé ?... Dans cet effarement de mon âme, des lueurs se font, et je comprends que, pour accomplir noblement un sacrifice, il faut en être digne et que Dieu vous y aide.

Pour toi, infortunée Thérèse, il n’y a de possible qu’un sacrifice : la honte. M. de Belmonte est là, il t’a offert son amour, il attend ; tu n’as qu’à laisser tomber ta main dans la sienne... Et alors, sous le coup d’un pareil outrage, d’une aussi mortelle injure, l’amour succombera dans le cœur de Robert ; j’en serai honteusement chassée ; cette âme orgueilleuse ne se pardonnera pas de m’avoir aimée, et mon souvenir, proscrit et détesté, ne viendra ni attrister ni affaiblir sa vie. Il ne cherchera point à me poursuivre, à deviner, à comprendre... Mon avilissement le terrassera.

Non cependant ! un aussi effroyable sacrifice ne saurait m’être demandé ; je ne puis m’y soumettre, toutes mes pudeurs se révoltent... O mon Dieu, ne m’abandonnez pas dans cette agonie de ma pensée ! N’y a-t-il pas quelque torture ignorée, quelque supplice innomé que vous puissiez m’infliger comme expiation ? Rien ne me semblerait trop dur, trop cruel, rien, excepté cette honte. Mais c’est en vain que j’interroge le ciel, aucune voix ne me répond, en vain que j’implore sa pitié ; il demeure implacable. Quel secours puis-je attendre de ce Dieu que je n’ai pas reconnu ? Il a détourné sa face de moi, et il m’a abandonnée dans sa colère...

Cette immolation dépasse les forces humaines. La mienne succombe. Je préfère manquer à ma parole, devenir criminelle et le perdre avec moi... D’ailleurs, rien ne presse : je puis essayer d’abord de convaincre Robert, de fuir seule... Ah ! malheureuse ! ne sais-tu pas qu’entre toi et lui il faut l’irréparable ?... Eh quoi ! je marchande mes douleurs et mes humiliations, comme si après l’indicible souffrance de l’avoir perdu, quelque autre infortune pouvait m’atteindre encore ! Je n’existe plus. Le salut de Robert doit être mon dernier orgueil et ma dernière vertu. Quel que soit le prix que j’y mette, il ne sera jamais trop cher pour mon amour.

Et vous, Renée, dont la pureté se voilera blessée en face du dénoûment qui se prépare, avant de me condamner, arrêtez-vous, réfléchissez et ne le faites que si, dans votre conscience d’honnête femme, vous savez trouver à cette lamentable situation une autre issue que l’horrible expédient qui s’impose à moi. Ah ! Renée, si vous pouviez mesurer la profondeur de l’amour qu’il me porte, vous comprendriez que ma dégradation seule peut le sauver.

Et maintenant, mon Dieu, vous que j’ai si peu et si mal prié, anéantissez-moi promptement dans votre miséricorde, mais auparavant laissez-moi la force d’accomplir cette suprême expiation.