Minuit.

La nuit était étouffante et obscure, pas un souffle d’air ne faisait trembler les feuilles, la terrasse était vide. Dans une des allées latérales de la grande avenue, le marquis se promenait lentement et l’on voyait son ombre se montrer par intervalles, pour disparaître de nouveau. C’était le moment ou jamais.

Arrachant une mantille de ma malle ouverte, je m’en couvris hâtivement la tête et les épaules. Une glace me renvoya mon image : mon visage hâve, mes yeux désespérés !... Quelle figure pour une entrevue d’amour !... Un éclat de rire strident m’échappa. C’était un rire d’insensée. J’eus peur ; il fallait agir avant que ma tête se perdît. Je me précipitai vers la porte et traversai rapidement le corridor sombre. Arrivée à l’escalier, les lampes qui l’éclairaient m’éblouirent ; une lueur de raison me revint. Surtout je ne devais être ni vue ni rencontrée. Je me penchai sur la rampe. Personne, il n’y avait personne... Je prêtai l’oreille : aucun son ne se faisait entendre. Alors, ramenant mon voile sur mon visage, je me glissai le long des degrés, dominée d’une seule crainte, celle de devenir folle avant d’avoir assuré le salut de Robert. Évitant le grand vestibule, je tournai à gauche sur la galerie extérieure, au fond de laquelle se trouve une petite porte donnant sur le parc. Je l’ouvris et, me dissimulant derrière les massifs, je parvins jusqu’à l’allée que suivait M. de Belmonte. Une charmille seule nous séparait encore. Avant de franchir ce dernier rempart, je m’arrêtai...

Mon cœur battait à se rompre, je ne voyais plus... Mes yeux se fermèrent, j’eus alors comme une vision de ma vie entière ; il me revint des impressions d’enfance, des souvenirs lointains, puis j’entendis la voix de Robert me disant : — Thérèse, je vous aime comme un insensé ! Thérèse, jurez-moi que, quoi qu’il arrive, vous ne me quitterez jamais. — Et il me semblait voir son visage fier et tendre se pencher vers le mien... Je voyais, j’entendais toutes ces choses, et là, derrière ce faible obstacle, il y avait un homme que je haïssais, et à cet homme j’allais remettre plus que ma vie.

Haletante, j’écoutais son pas lent, mesuré, insouciant... Il se mit à fredonner le refrain d’une opérette en vogue. Je fis un pas et, écartant le feuillage, je me montrai à ses yeux. Il poussa une exclamation de joyeuse surprise et, venant à moi, s’informa de ma santé, m’assurant des inquiétudes qu’elle lui avait causées. Je ne pouvais répondre, je me sentais mourir. L’obscurité était profonde, il marchait près de moi. Tout d’un coup il me dit :

— Quand partez-vous ?

— Cette nuit.

Quelque chose de ma voix le frappa ; il se baissa brusquement pour me regarder, mais le voile qui couvrait mes traits l’empêcha de les discerner.

— Seule ? demanda-t-il avec anxiété.

Nous étions arrivés à une éclaircie, et la façade du château nous apparut. Soudain il me sembla voir l’ombre de Robert passer derrière les vitres de l’atelier.