La femme qui a pris cette attitude morale ne peut plus être humiliée par rien et par personne. Les points de vue injustes et brutaux des hommes la chagrinent sans l’atteindre. Quand elle les voit grossiers, sensuels, égoïstes, elle s’en écarte. Si ces tristes échantillons de l’espèce font partie de son entourage direct, c’est pour elle une douleur profonde, oui, certes, mais sa dignité de femme reste intacte. Elle les juge, essaye de les plaindre au lieu de les mépriser, et guette en silence le moment où Dieu abaissera le front des orgueilleux et des coupables. Alors seulement elle tendra vers eux ses mains bienfaisantes dans un élan de compassion maternelle.

Mais, dira-t-on, il faudrait être parfaite pour remplir un semblable rôle. Comme si tous les rôles, en ce monde, ne demandaient pas la perfection pour être joués comme ils le devraient ! Au théâtre, par exemple, n’est-on pas forcé souvent de se contenter de médiocres acteurs qu’on écoute cependant avec plaisir ? Le fait se renouvelle dans toutes les branches de l’art, et il en est de même dans les rapports sociaux. Certes, la douceur jointe à la force, la compassion à la perspicacité, la patience à la dignité, forment un ensemble rare et précieux, difficile à rencontrer. C’est comme la parfaite beauté, dont on ne voit guère que de lointaines imitations, et à laquelle pourtant toutes les femmes aspirent ; quelques-unes font même des efforts désespérés pour s’en approcher le plus possible. Pourquoi n’auraient-elles pas la même énergie pour se mettre hors d’atteinte, en acceptant l’attitude maternelle dont la nature leur a donné l’instinct ?

L’on dira encore : la femme est lasse de l’effacement et de l’abnégation. Mais qui lui demande de s’effacer ? Au contraire, elle doit travailler de toutes ses forces à son développement, pour donner tout ce qu’elle peut valoir et arriver aux cimes dans tous les ordres d’idées. Plus elle sera saine, forte, jolie ou agréable à voir, plus elle sera intelligente et enjouée, plus son esprit sera cultivé et largement ouvert, et plus son influence s’exercera, plus son prestige augmentera, plus elle pourra consoler efficacement.

Quant à l’abnégation, je regrette de le dire, car mes paroles déplairont à beaucoup de mes sœurs, la femme ne peut y échapper. C’est injuste, je veux bien ; mais le grand distributeur des joies et des peines ne doit de comptes à personne, et il a créé les cœurs féminins pour le dévouement. Il est certain qu’une femme ouvertement égoïste représente un être déplaisant, dont la place n’est marquée nulle part. C’est tellement vrai, que les plus féroces amantes de leur moi essayent de dissimuler cette sécheresse de cœur, surtout en ce qui concerne leurs enfants, sous des mots mensongers.

Les hommes, par contre, étalent leur égoïsme et même s’en vantent, inconscients de ce qu’a de vulgaire la préoccupation absorbante de son propre bien-être et de son propre avantage. Mais ces attitudes et ces propos d’un individualisme outré sont moins répugnantes chez eux que chez la femme.

La femme égoïste, comme je le disais, n’a pas de raison d’exister, sauf comme agent reproducteur de la race, car tout ce qu’elle produit de grand et de bon est inspiré par le sentiment. Dans l’art, la poésie, la littérature, elle ne vaut que par ce qui passe dans son cœur et son âme et qu’elle rend ensuite aux autres, suivant ses facultés, par de beaux tableaux, de beaux vers, de beaux livres. La femme est avant tout éducatrice ; on le voit dans les écoles. Pourquoi l’est-elle ? Justement parce que dans son enseignement elle se donne elle-même et influence ainsi davantage ses élèves. Enlevez-lui ce don par la culture de l’égoïsme, et elle tombera très au-dessous de l’homme, même dans l’enseignement primaire.

Quand une femme est décidée à jouir de la vie, à en savourer toutes les satisfactions, à avoir sa part de tous les festins, son infériorité s’accentue immédiatement et douloureusement. Elle ne peut lutter avec l’homme sur ce terrain. Pour que l’équilibre s’établisse entre eux, il faut qu’elle ait plus de vices que lui, et alors elle se dégrade. Dès que sa jeunesse passe (bien qu’aujourd’hui la femme se défende mieux), elle perd sa valeur, tandis que celle de l’homme augmente en importance par l’autorité qu’il acquiert et les charges qu’il assume. Une femme dans la maturité de l’âge ne vaut que par ses qualités de bonté, d’indulgence, de sagesse, de modération, par l’affection qu’elle a répandue et répand autour d’elle. Or ce ne sont point des qualités que l’on peut prendre tout à coup en vieillissant ; il faut les avoir eues dès sa jeunesse. Les faiseuses de joies, celles qui ont eu toujours pour but de créer autour d’elles des bonheurs ou des plaisirs, ne vieillissent jamais, ou du moins, si leurs visages se rident, on sent qu’une source inépuisable alimente leur cœur. Il y a en elles un incessant renouvellement, comme si la jeunesse et même l’enfance des existences futures auxquelles elles sont destinées jetait déjà son rayonnement sur leurs vies finissantes.


Dans le Phédon de Platon, Cèbes, le Thébain, suppose que nous portons en nous un enfant, et qu’à cet enfant nous devons apprendre à ne pas avoir peur de la mort ; Giovanni Pascoli, le poète italien, reprenant cette pensée du philosophe grec, voit dans cet enfant l’inspirateur de tout ce qui se fait en ce monde de bon, de pathétique et de beau. C’est lui qui riait et pleurait dans Homère, et il est le dernier vestige de notre origine supérieure. Ne serait-il pas plutôt l’aurore des existences purifiées qui nous restent encore à parcourir ? Il n’existe pas en tous, et sa présence ne se révèle jamais dans les cœurs stériles, mais il est toujours présent chez les faiseurs de joies.

Je connais une femme dont la première pensée au réveil est de se demander ce qu’elle pourrait faire pour être agréable aux autres, et lorsqu’elle y a réussi, ses yeux bleus brûlent d’une flamme merveilleuse. Très différente de la contemplative dont j’ai parlé dans Faiseurs de joies, celle-ci est jeune encore, active, remuante, et aucune fatigue ne la rebute pour atteindre son but. Elle se multiplie et éprouve presque du plaisir à ce genre de lassitude. Inutile ! disent les gens moroses. Elle se sacrifie et ne fait que des ingrats ! Encore si elle accomplissait quelque chose de réellement utile, mais donner un moment de plaisir, cela ne compte pas ! » Comment, cela ne compte pas ? Au contraire, cela compte infiniment. Mettre un sourire dans la vie équivaut au morceau de pain donné à l’affamé, au vêtement dont on couvre les membres grelottants du pauvre et, dans la balance divine, savons-nous ce qui pèsera davantage ?