Cette amie, faiseuse de joies, à laquelle je reprochais de faire trop de cas de gens qui ne le méritaient pas et de leur dire trop de choses agréables, me répondit ces mots si tendrement humains : « Il faut bien s’encourager un peu les uns les autres, la vie est si triste ! »

Oui, tous nous avons besoin d’encouragement, même les privilégiés de ce monde. Le secret est de savoir formuler la parole qui relève et qui touche. Les intuitifs et ceux qui sont en relations constantes avec le divin la trouvent spontanément. D’ordinaire, nous ne réfléchissons pas assez à l’importance que peut avoir telle ou telle phrase, nous parlons la plupart du temps automatiquement, comme nous agissons, et quand, des années plus tard, nous entendons dire : « Tel jour, vous m’avez dit telle ou telle chose, et ces mots ont eu une influence décisive sur ma vie », nous restons stupéfaits.

Tous les êtres ne possèdent pas à un degré égal le redoutable pouvoir d’influencer leur semblable, mais presque tous peuvent quelque chose pour son bonheur. Les natures extra-sensibles et timides ont, par exemple, un intime besoin de mots tendres et élogieux. Ces paroles sont pour elles un aliment indispensable, non parce qu’elles sont vaniteuses, mais parce que, doutant sans cesse d’elles-mêmes, elles doivent être constamment relevées à leurs propres yeux.

Une jeune femme maladive et sans enfants, mariée à un homme supérieur, mais occupé et distrait, souffrait infiniment lorsqu’elle mettait une robe nouvelle ou ajoutait quelque ornement à son salon, de constater que son mari ne s’en apercevait même pas. Jamais un éloge ne sortait de ses lèvres ! Un jour, elle lui avoua son chagrin. « Mais, que veux-tu, s’écria-t-il, désolé, je ne sais pas voir ! Comment faire ? » La femme réfléchit un moment, puis un accord intervint entre eux ; il fut entendu que, quand il y aurait quelque chose à remarquer, elle lui ferait un petit signe conventionnel. Averti, il comprendrait, regarderait, admirerait. « Et je me contente ! disait-elle, un peu honteuse de sa puérilité. Les mots qu’il prononce ne sont pas spontanés, je le sais, et pourtant j’ai du plaisir à les entendre. Ils éclairent ma vie. »

Ce petit fait absurde et touchant révèle un état d’esprit que certaines natures ne peuvent comprendre, mais qui est plus général qu’on ne le croit. Des gens, même fort énergiques, portent en eux des sensibilités cachées qu’ils n’avouent pas, et qu’une parole tendre ou compréhensive caresse doucement.

L’important est surtout de relever les courages. Tant que le courage dure, la vie est supportable ; elle peut même être belle dans les pires circonstances, car le courage est toujours uni à l’espérance, et l’espérance compte plus que le bonheur dans l’existence humaine. Il y a des êtres dont la mission semble être de les abattre ; ils accentuent désagréablement chaque chose pénible et coupent avec volupté toutes les ailes qui passent à leur portée. Il en est d’autres, au contraire, dont la présence est remontante, ils éveillent les énergies et savent découvrir le point bleu, même dans un ciel couvert. L’atmosphère qu’ils créent est chaude ou doucement tiède, et après les avoir quittés on sent moins les brouillards humides du dehors.

On rencontre des hommes, sonneurs de cloches, dont l’action s’étend sur toutes les consciences, mais il est rare qu’ils sachent être des consolateurs ; ce rôle est réservé par la nature aux mains plus souples des femmes. Certaines mains féminines possèdent un merveilleux pouvoir réparateur ; on le sent à leur toucher, elles communiquent la paix, donnent la force et se posent si douces sur les blessures que celles-ci se cicatrisent miraculeusement. Ces femmes-là redonnent le goût de la vie à ceux qui l’avaient perdu, et le terrible Weltschmerz est quelquefois guéri par elles !


Pour remplir ce rôle de consolatrice, qui seul met la dignité féminine complètement hors d’atteinte, certaines qualités sont indispensables, et en premier lieu la douceur, car c’est en elle que réside pour les femmes la plénitude de la force. Quand elle n’est pas un don naturel, celles qui en ignorent le pouvoir ou négligent de l’acquérir, commettent une erreur considérable. Car c’est, leur arme la plus redoutable. Je ne parle pas, bien entendu, de cette douceur bête, fille de la faiblesse, de la peur ou de la sottise, dépourvue de perspicacité et de force de résistance, mais de la douceur intelligente et qu’accompagnent la fermeté de l’âme et une certaine finesse de perception. Rien ne peut lui résister longtemps ; pour le bien comme pour le mal, son pouvoir s’exerce, irrésistible. La femme douce et persévérante dans ce qu’elle veut est certaine d’obtenir sur son entourage une influence prépondérante.

On répliquera que, dans les ménages, les femmes douces sont des victimes. Elles le sont, non à cause de leur douceur, mais à cause de leur manque d’intelligence, de raison, de force ou de charme. Si elles avaient possédé ces dons, la douceur en aurait quintuplé la puissance, car elle est indispensable au prestige des femmes. Sans douceur, elles deviennent facilement impatientantes, irritantes et ridicules. Une femme qui crie fort, gesticule violemment, ne peut jamais être attrayante et perd toute dignité. La plus jolie est gâtée par la colère, dès que celle-ci s’extériorise. Certes, il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’indigner et même manifester une indignation, dont les accès, toutefois, pour être efficaces, doivent être rares !