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On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte, jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se couche et se lève jour après jour!

QUATRIÈME PARTIE
Sur la montagne quelques feux s’allument.

Si l’on regarde autour de soi, on ne voit de flammes nulle part! Le ciel est couleur de grisaille et tous les flambeaux semblent éteints. Une atmosphère lourde, malsaine, tout imprégnée de pourriture, empêche les cierges de brûler. La violence des instincts ne s’est pas atténuée cependant, car on se tue un peu partout et il est rare qu’on entende des protestations indignées s’élever des cœurs, des consciences, des entrailles...

«Il ne faut pas s’en faire», disaient les poilus dans les tranchées, pour garder leur beau courage et chasser les impressions déprimantes. En ce moment, après deux ans de paix, le mot court le monde plus qu’avant; mais on a dénaturé le sens qu’il avait primitivement. «Ne pas s’en faire» veut dire aujourd’hui se vautrer dans le plus plat égoïsme et s’interdire rigoureusement tout élan généreux ou simplement altruiste.

Avant la guerre, un saint François d’Assise, un saint Vincent de Paul ne se rencontraient pas souvent dans la société contemporaine; mais si, dans une heure de petite ou de grande détresse, on élevait la voix ou l’on tendait la main, d’autres voix et d’autres mains répondaient à l’appel. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Chacun s’est fait aveugle et sourd, et a enfermé soigneusement son cœur dans une forteresse inexpugnable.

Une sorte de faux orgueil se mêle à cette attitude: on a presque honte, en 1923, de tout acte qui ne rapporte pas un profit matériel immédiat; et cela est vrai dans les ordres d’idées les plus divers. Ces offres de services, qui abondaient aimablement autrefois, entre gens de même culture et de même éducation, sont devenues rares et ont presque cessé. On se réserve, on se soustrait, on se cache dans sa coquille ou dans sa carapace.

L’obligeance spontanée passera bientôt à l’état de légende, car pour obtenir aujourd’hui le plus léger service, il faut insister avec obstination. On se heurte sous ce rapport à une si formidable candeur d’égoïsme, qu’on en reste saisi et désorienté.

Semblable à ces plantes parasitaires, qui étendant partout leurs racines au-dessus et au-dessous du sol, finissent par envahir des étendues immenses de terrain, le personnalisme d’après guerre a pris de telles proportions dans les âmes, qu’au rebours du mot de Térence, tout ce qui est humain semble leur être devenu étranger!

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