Je ne parle point ici de cet égoïsme effronté et cynique qui a pris pour devise ces deux mots suprêmement antipathiques: «Donnant, donnant!» et qui, à l’heure actuelle, enlaidit et abaisse toutes les relations des hommes entre eux, pousse ceux-ci à la violence, à la dureté, à une avidité mesquine et abjecte—qu’ils ne se donnent même plus la peine de dissimuler.—Non, je fais allusion à quelque chose de plus grave, parce qu’il pénètre même les cœurs qu’on croyait généreux, les consciences qu’on estimait droites. Dans cette période d’abaissement de la pensée humaine, le désintéressement est presque considéré comme une preuve de faiblesse mentale. On peut observer à ce propos un singulier phénomène chez les natures originairement honnêtes: autrefois, les plus avides d’argent essayaient de couvrir leur rapacité naturelle du manteau du désintéressement; aujourd’hui, on rejette ce manteau comme une loque honteuse, il est même devenu distingué de sembler âpre au gain.

Il y a toujours eu des avares, et, depuis Harpagon, leur race ne s’est pas éteinte, mais ils ne se vantaient pas de leur parcimonie, tandis qu’ils mettent maintenant de l’ostentation à savoir défendre leur moindre petit sou.

Il y aurait, en ce genre, des exemples assez divertissants à citer. Jadis on se targuait volontiers d’un beau geste: on gonflait les services rendus, les sommes données... «J’ai fait ceci, j’ai donné cela, et puis cela encore!» Aujourd’hui, c’est tout le contraire! Les gens déclarent avec une satisfaction visible: «Oh! moi, je n’ai lâché que cela!» Et des chiffres dérisoires sortent des lèvres. S’agit-il de services, et non d’argent: «Me déranger, dit-on, et pourquoi? Chacun a ses propres affaires! Ah! je leur ai parlé de façon à leur enlever toute envie de revenir!»

Si les femmes montrent souvent sans vergogne des jambes très contestables, elles ont la même impudeur pour les laideurs de leur caractère. Ces manifestations d’avidité se produisent, il faut l’avouer, à peu près également chez les deux sexes. Mais elles font un effet plus discordant encore chez celui qui avait eu jusqu’ici la prétention de faire du sentiment un monopole féminin.

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Tout cela serait assez drôle, si ce n’était pas infiniment triste! En cette heure suprême de la vie sociale des peuples, alors que tant de souffrances se sont accumulées dans les cœurs, on ne peut voir les êtres humains mesurer si parcimonieusement leur sympathie et leurs services, sans se sentir le cœur serré d’une étreinte si douloureuse qu’elle semble presque en arrêter les battements.

Les vers où Edmond Rostand raconte l’histoire des deux Rois Mages blonds qui avaient perdu l’étoile, et ne la retrouvaient plus, rendent aux âmes l’espérance et la foi. Pour retrouver l’astre disparu, ces savants de Chaldée:

Tracèrent sur le sol des cercles au bâton,
Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée!
Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée,
Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.

Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux.»

Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,
Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux,
Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.