Les vers du poète libèrent les cœurs de la pesanteur qui les oppressait; ils peuvent de nouveau respirer largement, puisque l’étoile brille toujours au ciel, visible aux yeux des humbles, des pitoyables et des simples, dans le cœur desquels la flamme ardente brûle encore!
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Mais, demandera-t-on, quels sont les symptômes sur lesquels se base cette affirmation péremptoire? Ceux-ci sont assez difficiles à énumérer car ils ne se produisent pas à la surface, mais bien sous la profondeur des eaux, et les forces qui s’en dégagent sont encore mystérieuses et secrètes. Envisageons un instant l’âme humaine dans son ensemble, et voyons si, par quelque côté, elle n’a pas fait un pas en avant, après en avoir fait plusieurs en arrière! Commençons par examiner la conscience, qui est moralement la partie la plus noble de l’organisme humain, puisqu’en elle réside ce principe du libre arbitre qui confère à l’homme ses lettres de noblesse.
CHAPITRE PREMIER
LES CONSCIENCES QUI CRIENT
Conscience does make cowards of us all.
(Shakespeare.)
Nous assistons aujourd’hui à l’inévitable mouvement de réaction qui devait suivre les excès et les violences, les arrogantes prétentions et les ridicules doctrines de ceux qui,—pour apprêter le problématique banquet, où tous pourront assouvir leurs convoitises, satisfaire leurs appétits, s’enivrer de liqueurs brûlantes et se gorger de nourritures azotées,—n’avaient pas hésité à détruire le travail des siècles, pas plus qu’ils n’ont reculé devant le crime de jeter le monde dans l’horrible désert de l’anarchie.
Il est curieux de constater comment, en cette heure de révolte certains droits, récemment et souvent injustement acquis, sont reconnus par ceux même qui sont prêts à réagir avec force contre la menaçante décomposition matérielle et morale du monde. C’est là un fait assez symptômatique pour qu’on le relève et que l’attention s’y arrête: l’idée de punir pour punir a cessé de dominer les cerveaux, l’instinct justicier ne s’affirme plus aussi implacable. On a même dépassé la mesure en sens contraire, comme le prouvent certaines amnisties et certaines sentences étranges des tribunaux militaires eux-mêmes, qui ont perdu de ce fait leur réputation d’inflexibilité et de rigide justice.
En ce qui concerne les pouvoirs publics, ces indulgences peuvent être taxées de déplorables faiblesses. Elles sont l’effet de causes complexes, dont plusieurs dépendent des intérêts politiques et ne se rattachent qu’indirectement à mon sujet. Mais le phénomène réellement intéressant est celui qui a pour théâtre les consciences individuelles. Aujourd’hui on voit celles-ci reculer presque toutes devant un programme qui enlèverait à la classe ouvrière, même sous forme de justes représailles, les avantages matériels, qu’elle s’est assurés par la violence de ses procédés.
La délicatesse des consciences au point de vue de l’équité économique est devenue singulière. Un de mes amis, très libéral d’idées quoique conservateur d’instinct, me disait l’année dernière, à propos du devoir qui incombait à la bourgeoisie de défendre ses droits, cette phrase étonnante: «Oui, certes, mais il faut qu’elle trouve un prétexte pour cette levée de boucliers; celui de sa défense personnelle ne suffirait pas à la justifier.»
Sans discuter la question de savoir si le scrupule était exagéré, je cite la phrase simplement parce qu’elle représente bien l’état d’esprit incertain et timide qui caractérisait la mentalité générale en 1920-21. Elle révèle, en tout cas, un travail particulier de la conscience humaine en ce qui concerne le droit au bien-être, cette poule au pot, que le bon roi Henri IV souhaitait à son peuple!