On peut y voir simplement la trace d’un faux humanitarisme tolstoïen qui, au lieu de ramener les brebis au bercail, les abandonne aux aventures et aux mésaventures du hasard, dieu frivole et cruel qui fourvoie ceux qui suivent sa direction. Mais il n’en est pas moins vrai qu’une singulière transformation s’est accomplie dans les consciences. Or, comme la conscience est la source où s’élaborent les sentiments, tous les signes de vie qu’elle donne prouvent à l’évidence que le cœur des hommes bat toujours et que leurs oreilles ne se satisfont pas uniquement du cliquetis de l’argent qui passe de main en main.
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Dans un autre ordre d’idées encore, nous assistons aux mêmes manifestations d’indulgence. On est surpris de constater à quel point, en certains pays surtout, le droit à la jouissance pour tous est reconnu par les consciences des anciens prétendus privilégiés. La phrase du Christ aux Pharisiens, à propos de la pécheresse, qui, d’après la loi, méritait d’être lapidée: «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre», semble retentir tardivement dans l’âme humaine. C’est malheureusement sous une forme qui peut devenir dangereuse: on ne se borne point à ne pas lancer la première pierre, on a pour certaines formes de dégénérescence de bénévoles encouragements.
Les ignorants essayent de rattacher la doctrine communiste à celle du Christ. Et lorsqu’ils entendent énoncer cette erreur profonde, certains esprits légers opinent du bonnet, comme s’ils ne percevaient pas l’immense distance qui sépare les deux doctrines; elles se trouvent même, on peut l’affirmer, aux deux pôles opposés! La seconde prêche le renoncement à toutes les catégories d’êtres humains, tandis que la première affirme le droit de tous aux richesses et aux jouissances, et a pour mot d’ordre: «La convoitise satisfaite!»
Mais ce n’est point le moment d’aborder cette grave question. Bornons-nous à signaler que l’on voit aujourd’hui des familles entières se soumettre de leur plein gré à de pénibles inconvénients, pour ne pas gêner les plaisirs de leurs subalternes, et leur laisser de longues heures de liberté.
«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on; et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste. Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures sont arrivées à reconnaître le droit du peuple à une certaine somme de plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant: Panem et Circences des anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et pour les autres.
Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.
C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître...
Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard, lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux, ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des sources leur permettra d’apercevoir.