De quels profonds sillons sont marqués ces visages
Où l’ombre du passé lutte avec l’avenir...
(***)
Je me suis absentée assez longtemps de ma résidence habituelle, et j’ai, d’autre part, revu ailleurs des visages qui, depuis quelques années, m’étaient devenus étrangers: peut-être est-ce pour cela qu’il me semble percevoir une étrange transformation dans la physionomie humaine. Je n’ai retrouvé, sauf dans le cas de quelques personnalités supérieures, aucun visage identique à ce qu’il était jadis. Ceci prouve également que, malgré l’odeur de mort répandue un peu partout, de fortes vibrations secouent encore le cœur et le cerveau des hommes. Si la stagnation intérieure était complète, les physionomies ne se seraient point ainsi modifiées et accentuées.
Ce phénomène ne s’observe pas seulement chez ceux qui, comme les combattants, ont traversé d’inoubliables moments de détresse et des heures tragiques, ni chez les femmes dont les entrailles ont été déchirées par la mort d’un fils. Cette transformation des visages est beaucoup plus générale: on dirait qu’une vague puissante ou la main d’un rude sculpteur a passé sur les figures humaines, tantôt déformant leurs traits, et les harmonisant parfois dans une étrange expression d’intensité. Les physionomies incertaines, insipides et veules ont à peu près disparu. On en voit cependant encore de mornes et de bestiales qu’aucun idéal n’anime, qu’aucune passion n’émeut ni ne trouble, qu’aucune volonté de despotisme n’accentue: l’animalité seule règle leurs mouvements.
Ces dernières appartiennent presque toujours à la catégorie des êtres dont un égoïsme outrancier étayé de sottise, a sucé les moelles. Ce sont des âmes déjà trépassées dans des corps en voie de devenir cadavres, car lorsque les sources véritables de la vie sont taries, celle-ci s’alimente si pauvrement qu’elle n’est plus au fond qu’une course à la mort!
*
* *
Mais ces visages de moribonds, en marche vers le tombeau ne peuvent intéresser personne: il est inutile de s’arrêter à les contempler. Par contre, les physionomies presque trop expressives qu’on rencontre aujourd’hui offrent un curieux champ d’études et indiquent que la vie intérieure persiste chez quelques-uns, malgré les apparences d’une indifférence générale et absolue. Mais de quelle nature est cette vie intérieure? Nous essaierons d’en percer le mystère, mais je voudrais auparavant noter ici une observation que j’ai faite et que j’invite les autres à faire comme moi: les modifications de la physionomie sont beaucoup plus visibles chez les femmes, peut-être parce que leurs traits délicats se marquent plus facilement sous la secousse de l’émotion et l’étreinte des sentiments. Il y a évidemment aujourd’hui, chez presque toutes, quelque chose de plus accentué, de plus marqué en profondeur dans les traits du visage que ce qu’on y voyait autrefois! Les yeux sont devenus froids, étrangement froids! Quelques-uns semblent taillés dans des pierres dures: onyx, agathe, jaspe et lapis... Ce sont des yeux qui manquent de rayonnement et de chaleur. Chez la paysanne, l’ouvrière, la dactylographe, la femme du monde, la même expression implacable se rencontre. Je ne rétracte pas le mot implacable, car dans les prunelles féminines aucune miséricorde ne luit plus à l’heure actuelle. Une énergie d’un genre nouveau les anime, fille de passions récemment éveillées qui cependant se rattachent aux passions primitives de l’humanité, et ne semblent pas avant-courrières d’une conception nouvelle et plus noble de l’existence.
Dans les problèmes de l’heure j’ai traité des conditions spéciales où se trouve la femme en tant que femme, et mes conclusions à son sujet n’étaient pas optimistes ni colorées d’espérance prochaine. Mais en examinant avec plus d’attention les physionomies humaines je me suis rendu compte qu’il y avait encore, chez les femmes comme chez les hommes d’aujourd’hui, de l’étoffe pour tailler, assembler et coudre. Il faut que les ouvriers intelligents et habiles se mettent à l’œuvre, montrent la voie, préparent l’ouvrage et jettent dans les âmes des pensées d’avenir.
*
* *
Certaines passions sont assez neuves chez la femme, tandis que l’homme les a presque toutes connues, vécues et taries; ces passions sont semblables à des sources vives, d’où des énergies inattendues pourraient surgir. L’instinct de despotisme, par exemple latent jusqu’ici chez les descendantes d’Ève, a pris désormais dans l’âme féminine un essor effrayant. Celles qui se sentent des âmes à la Sémiramis sont rares, mais tous les petits despotismes les attirent et les tentent. Le goût de la domination, le besoin de se donner de l’importance qui n’avaient pas franchi jusqu’ici les bornes de la vanité et de l’amour, se sont étendus à toutes les branches de l’activité sociale où les femmes prétendent à présent exercer leur empire. Cette modification de leur psyché développera peut-être dans ces mentalités un peu mièvres, un peu veules, un peu incertaines, des forces qu’on ne soupçonnait pas.
Je crains pourtant qu’il ne s’agisse pas au début, de nouveautés sympathiques, car l’accentuation des physionomies que je viens de signaler ne semble pas avoir une base pure et noble. Mais étant donné l’état d’insipidité où semblaient tombées la plupart des âmes, tout symptôme qui révèle des énergies en formation doit être accueilli avec satisfaction.