Ce sont là des forces en gestation. Dans quel sens se développeront-elles? Comment les sauver, en ce moment psychologique d’une si extrême importance, de la rencontre et de l’influence des mauvais bergers? Tel est le grave problème qui se pose devant les consciences vivantes, devant les esprits qui veillent.

Ah! les mauvais bergers! On peut parler aussi aujourd’hui des mauvaises bergères. A quelque sexe qu’ils appartiennent les uns ou les autres, on ne redoute pas assez le rôle néfaste qu’ils jouent, on ne met pas suffisamment en garde contre eux les esprits inexpérimentés. Or, c’est l’une des pires sottises qu’on puisse commettre, car ces conducteurs de brebis sont mille fois plus dangereux que les loups dévorants, ces frères inférieurs, comme les appelle saint François d’Assise!

Il n’est pas agréable, certes, d’être croqué par les dents des loups, mais il est cent fois pire encore de tomber sous la coupe d’un mauvais berger, car cette emprise peut avoir sur la destinée des autres hommes de pernicieuses répercussions.

Quand ces déviateurs de la conscience humaine se dévoilent, on devrait les marquer moralement au fer rouge et faire pour eux ce qu’on fait en Italie pour les jettatori que couronne une sinistre auréole de malheur, refuser même de prononcer leur nom!

Mais notre esprit superficiel—cette tendance qu’Oscar Wilde qualifiait de crime,—nous rend incapables de jouer le rôle sacré de gardiens des âmes.

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Le déplorable empire que les mauvais bergers ont acquis et conservent dans la société actuelle est dû en grande partie au fait que les hommes ne savent pas se servir contre eux des armes de défense dont la nature les a généreusement pourvus. L’une d’elles est assurément le regard, destiné à aiguiser la perspicacité de l’esprit et à indiquer au voyageur les embûches et les périls de la route. L’insouciance, avec laquelle nous nous en servons, la plupart du temps, sans prêter une attention suffisante aux embarras qui obstruent le chemin ou aux détours qui l’interrompent, est une preuve de sottise. Les éducateurs devraient désormais s’occuper à mieux développer chez les enfants cette faculté du discernement qui manque à tant d’hommes faits. Ils devraient, avant toutes choses, apprendre à leurs élèves qu’il faut donner une extrême importance à l’expression du regard de ceux qu’ils rencontrent, et user du leur avec clairvoyance et attention. L’œil humain est la clef de voûte des personnalités et elle les accompagnera sans doute dans l’au-delà, car, comme l’a dit le poète des Deux Rencontres:

Les prunelles ont leur couchant,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!

CHAPITRE III
LES YEUX QUI VOIENT

Oh! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible;
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible.
Sully Prud’homme.