Par le mot «voir», j’entends parler de la vision intérieure, la seule qui soit intéressante dans l’ordre moral et intellectuel. On peut percevoir merveilleusement les objets extérieurs et être privé complètement de cette vision spéciale, qu’un malheureux aveugle peut posséder parfois au suprême degré. C’est donc cette vision qu’il importe de chercher avant tout dans les prunelles dont nous rencontrons le regard.
Il y a toutes espèces d’yeux dans le monde: de beaux et de doux, de sévères et de durs; il y en a de dominateurs, d’éblouissants, de provocants... D’autres nous prennent simplement. Ce sont les plus redoutables, ceux qui, d’un coup d’œil, changent parfois des destinées.
Nous n’accordons pas assez d’importance aux yeux, nous ne les observons pas suffisamment, nous nous perdons inutilement dans d’autres détails du visage et de la personne. Eux seuls mériteraient cependant l’attention des psychologues et des curieux. Ils n’ont qu’une rivale: la bouche! Mais celle-ci n’est guère révélatrice qu’au point de vue des passions et des tendances instinctives: bonté, méchanceté, faiblesse, ou obstination. Elle ne représente pas un tempérament dans son ensemble, et, au point de vue intellectuel, elle reste muette.
Sans la négliger, ce qui serait une erreur, ce sont les yeux que nous devons toujours considérer pour obtenir une vision à peu près exacte des âmes individuelles.
Leurs variétés sont infinies et ils sont souvent déconcertants par leur sincérité même. Quelques-uns sont fuyants, et on les devine faux; d’autres ont appris l’art de se soustraire aux investigations, sans se détourner ouvertement; mais, en général, les prunelles de la plupart des hommes s’ouvrent candidement, et s’offrent sans défiance aux observations des regards curieux qui croisent les leurs. Les êtres qui ont clos le plus hermétiquement leur cœur, ne se sont pas avisés de prendre la même précaution pour ces fenêtres à travers lesquelles le regard d’autrui peut pénétrer jusqu’à l’intimité de l’âme, et en fouiller les replis.
Puisque la candeur de l’homme le permet ou ne peut l’empêcher, cherchons donc, non pas dans ses paroles, parfois mensongères, ni dans ses actes, souvent transitoires, mais dans ses yeux qui n’ont encore appris à dissimuler qu’une petite partie de ses secrets, le mystère de son âme profonde.
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Entendons-nous! Je n’ai pas l’intention de pousser aux curiosités psychologiques, ni d’engager mes lecteurs à cultiver l’art de couper un cheveu en quatre. Nous avons trop souffert pour nous complaire sérieusement à ces jeux qui affinent le goût sans éclairer l’intelligence. Je propose, au contraire, de renoncer aux puériles recherches dans le jardin secret des membres de notre entourage, et de nous attacher à une unique recherche. Ces yeux que nous interrogeons avidement, demandons-leur une seule chose: reflètent-ils une vision intérieure, une capacité d’inspiration subite, l’amour de l’idée au lieu de l’amour des choses?
Hélas! que de fois n’y découvre-t-on que l’amour des choses, cette irrémédiable tare, cette constante ennemie de toute vraie liberté morale! Les femmes y sont plus attachées encore que les hommes. C’est pourquoi elles arrivent rarement au mysticisme et au grand vol des idées. «Laissez-les donc tranquilles, diront ceux qui préfèrent ne pas réfléchir, elles font ce qu’elles peuvent et il ne faut pas demander au pommier de porter des pêches!» J’use volontiers de cette métaphore, car il est injuste, je le reconnais, de ne pas tenir compte des possibilités pour établir ses jugements; mais admettre, pour soi et pour les autres, une semblable limitation, c’est renoncer à la grandeur de l’effort, c’est désobéir d’avance à ces inspirations subites de l’esprit qui, mieux qu’un coup de cloche retentissant, vous font sortir des rangs et gravir les cimes...
Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. Si dans l’ordre intellectuel celles-ci n’ont pas le cerveau organisé pour la spéculation pure, on ne leur demandera pas de trouver la solution de problèmes mathématiques; mais dans l’ordre moral, leur organisation mentale ne les relègue pas fatalement, comme de pauvres Cendrillons, à la porte des palais et des temples. Lorsqu’elles ne peuvent en franchir le seuil, c’est la plupart du temps qu’elles ne le veulent pas! La répugnance à l’effort, l’horreur du recueillement, et le prestige des choses extérieures, tout puissant sur leur âme, ferment leurs yeux plus encore que ceux des hommes, aux visions intérieures.