Il me semble du reste absurde d’établir, en parlant des problèmes de l’âme, des différences essentielles entre les deux sexes, puisqu’ils sont, dès leur naissance, des condamnés à mort auxquels l’immortalité est promise. L’important, à l’heure actuelle, est de savoir discerner dans les yeux des hommes et des femmes, le reflet de leurs visions intimes, puisque ces visions peuvent seules élaborer en eux les âmes de soldats, de défenseurs et d’apôtres qui seront nécessaires pour rétablir l’équilibre du monde et apaiser la conflagration terrible qui en ce moment déchire son cerveau et ses entrailles.
CHAPITRE IV
LES CERVEAUX QUI VEILLENT
L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.
Plutarque.
Il ne suffit pas de posséder le don de la vision intérieure, il faut que cette vision se réfléchisse dans le cerveau qui la reçoit, la creuse, la travaille et s’en sert ensuite comme d’un levier pour provoquer l’ascension des âmes.
Il en fut sans doute ainsi pour les prophètes. Ils ont eu d’abord la vision des choses, que leur génie spécial, après l’avoir considérée et méditée, a ensuite présentée au monde. Ces personnalités puissantes vivaient dans l’attente, les yeux bien ouverts, tandis que leur esprit veillait.
S’il nous arrive parfois, même aujourd’hui, de rencontrer des yeux qui semblent refléter une vision intérieure, le contact avec les cerveaux qui veillent est bien plus rare. Pour arriver à cet état de veille, l’intelligence ne suffit pas, car l’intelligence se laisse facilement distraire et recherche volontiers les frivolités qui l’amusent et la reposent. Il faut qu’elle se réfugie au contraire dans l’intimité du subconscient dont parle Leibnitz, qui vit en nous sa vie cachée et profonde. Il est la source de toute inspiration, qu’elle vienne du génie ou du cœur! Même si elle procède directement des forces divines, c’est à travers notre subconscient qu’elle se révèle à nous.
Savoir et pouvoir veiller, signifie donc pour l’homme: être en contact intime et constant avec cette part secrète de lui-même qui échappe, semble-t-il, à l’action des nerfs et du sang, et rend parfois l’âme capable de ces intuitions mystérieuses qui se changeaient en lueurs irradiantes dans les cerveaux des prophètes, des précurseurs, et dans ceux des poètes qui furent, eux aussi, des voyants.
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Mais ces grands initiés n’apparaissent que de loin en loin dans l’histoire du monde et restent des isolés. Or, pour redresser, émonder et cultiver tous les ceps de vigne, il faut aujourd’hui beaucoup d’ouvriers, il faut surtout que ces ouvriers soient aptes à recueillir les enseignements qu’une voix inspirée prononcera ou qu’un souffle mystérieux répandra subtilement dans les esprits, pour les transformer en gardiens vigilants de la conscience humaine. Il n’est pas besoin, pour accomplir cette tâche, d’être un génie ou un prédestiné, il suffit d’être un homme de bonne volonté, aimant d’amour la vérité, et assez clairvoyant pour savoir discerner les faux dieux et renverser, sans vaine pitié, leurs autels.
Mais, demandera-t-on, de tels hommes existent-ils à l’heure présente? Certes, ils sont rares, bien rares, et ils demeurent muets et timides, car la profondeur et la délicatesse de leur pensée les rendent suspects. On ne peut cependant nier leur existence. Ils surgissent ici ou là et leur présence éclaire d’une bordure lumineuse les épais nuages noirs qui ferment l’horizon.