D’où viennent ces hommes, dont la conscience en travail commence à se faire entendre? Leurs origines sont multiples, mais la plupart d’entre eux appartiennent pourtant à deux catégories: d’abord à celle des clairvoyants, à l’intelligence desquels n’échappe aucun des épouvantables et dangereux symptômes de la crise que l’humanité traverse. Après avoir sondé jusqu’en ses profondeurs la décomposition de l’âme humaine, ils ont trouvé dans l’excès même de leur désolante vision d’avenir une raison d’espérer. Si la destruction du monde physique, disent-ils, a été annoncée, la destruction de l’âme n’a pas été prédite. Or, c’est vers cette destruction que nous semblons marcher. Ce serait un reniement de promesses et telle ne peut être la volonté divine. Donc, invisiblement encore, le remède se prépare, le salut approche, et il faut que les pensées et les yeux de ceux qui espèrent se tendent pour le voir venir.
Les cerveaux qui veillent se recrutent encore dans une seconde catégorie d’hommes: ceux dans le cœur desquels l’amour de l’humanité est en train de renaître et qui, émus d’une immense pitié, tendent l’oreille au moindre son de cloche et cherchent éperdument autour d’eux le moindre reflet d’une lueur d’aube.
J’ai dit: ceux au cœur desquels l’amour de l’humanité renaît, car cet amour a subi, lui aussi, une terrible crise depuis la conclusion de la paix. Quand le sang a cessé de couler sur les champs de bataille et que les jeunes corps des soldats n’ont plus été exposés aux balles et aux bombes ennemies, aux gaz asphyxiants, aux raids des avions, aux attaques des sous-marins, la grande compassion, qui remplissait les cœurs et les faisait vibrer d’une vie douloureuse et palpitante, s’est éteinte tout à coup comme une bougie sur laquelle on vient de souffler brutalement.
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C’est que le règne des paroles pernicieuses et inutiles, avait succédé à celui des actes héroïques et que les compromis s’étaient substitués aux nobles endurances. La pitié ardente qui attendrissait les regards trop scrutateurs et empêchait les observations aiguës, avait, en disparaissant, rendu la liberté aux yeux et aux cerveaux.
Les hommes recommencèrent alors à se juger entre eux, et beaucoup pensèrent que leurs concitoyens étaient au fond de pauvres hères, que leurs voisins, ou plutôt leurs compagnons de misère, ne présentaient pas des personnalités beaucoup plus intéressantes. Ce fut ainsi, que l’amour pour l’humana gens commença de pâlir dans les cœurs. Cet état d’endurcissement n’a pas été suffisamment observé; d’aucuns même l’ont laissé passer inaperçu et ne s’aperçoivent pas qu’il dure encore.
Individuellement cependant, quelques hommes ont surmonté la crise: De l’excès même de leur dégoût, quelque chose a remué dans leur cœur: avoir tant plaint l’homme, parce que sa chair était meurtrie et que son sang coulait, et rester insensible aux douleurs que lui prépare l’avenir obscur, glacial, terne et décoloré, qui semble logiquement l’attendre, quelle anomalie, quelle cruauté!
C’est au plus fort de cette anormale indifférence que soudain, en quelques-uns, l’amour pour les hommes a refleuri. Ces êtres, ces générations qu’attendent de si déconcertantes perspectives, ce sont leurs frères, leurs fils, et une idée a commencé à germer dans les cerveaux de ceux qui ont l’habitude de veiller: «Nous ne pouvons pas laisser périr l’humanité. Le secours doit venir...»
Hélas! on n’est plus au temps des croisades, alors qu’on pouvait enflammer les cœurs en prononçant le nom magique de Jérusalem! La ville sainte a été délivrée, et son nom n’exerce plus sur les âmes l’ancien effet prestigieux. Une anxieuse question se pose: «Si jamais le tombeau qu’elle renferme retombait aux mains de ses anciens détenteurs, les souverains de la terre accourraient-ils de tous les points du globe dans la vallée de Cédron pour délivrer le Saint-Sépulcre?»
Il a fallu, après la dernière croisade, environ sept siècles et une nouvelle invasion de Barbares pour que l’Europe chrétienne, en repoussant les hordes qui menaçaient sa civilisation, se soit enfin décidée à chasser les Infidèles qui montaient la garde au tombeau de l’enfant qui naquit à Bethléem et mourut sur le Golgotha!