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Les cerveaux qui s’éveillent, les consciences qui crient, les physionomies qui révèlent des forces nouvelles et les yeux qui reflètent des visions intérieures forment une petite avant-garde, dont la mission est d’enflammer d’un renouveau de confiance les cœurs oppressés et déprimés.

L’origine de ce mouvement est double, comme nous l’avons indiqué déjà. Les uns y sont amenés par une foi tenace dans la paternité du Parfait qui ne peut abandonner ses créatures; les autres, par un réveil de fraternité devant les abominables perspectives d’avenir que prépare la vague de folie qui a passé sur le monde.

Mais ces champions doivent croître en nombre et en force pour triompher du chaos universel et dominer l’étourdissante cacophonie qui a remplacé la puissante voix du canon. Le chant même des oiseaux ne résonne plus joyeux et triomphant comme jadis: d’aucuns vont jusqu’à prétendre que le rossignol, effrayé, désertant les bois et les jardins, ne fait plus entendre, sauf dans les vers des poètes, ses trilles délicieux.

Se taire, espérer, attendre, veiller, écouter les voix profondes de la nature, regarder les étoiles derrière lesquelles se cachent les vérités éternelles, voilà ce que les hommes de bonne volonté peuvent faire pour provoquer et pour hâter la rentrée au port.

Shakespeare a dit: It is the mind that makes the body rich. Si cette parole s’applique victorieusement à la matière, combien plus doit-elle être exacte en ce qui concerne les choses de l’esprit, car, comme l’a dit Plutarque, «l’âme n’est pas un vase à remplir, mais un feu à allumer». Or, le monde, en ce moment, a besoin de grands feux brûlant sur les montagnes, qui soient comme un appel lancé au loin. Les cerveaux qui veillent doivent être les premiers à signaler ces feux. En bas, leurs regards doivent fouiller partout car, selon la belle expression de Rostand: «Il y a de la boue qui veut redevenir de la terre.»

CINQUIÈME PARTIE
La rentrée au port.

Des barques à la dérive, sans timon et sans pilote, sur une mer démontée, voilà l’image du monde actuel après trois ans de paix!

Les embarcations qui sillonnent les eaux semblent devoir chavirer toutes, les unes après les autres, car l’équipage est incapable de trouver la direction d’un port où jeter l’ancre. Le naufrage paraît imminent aux passagers consternés et aux spectateurs qui, du rivage, observent les manœuvres des voiles et le mouvement des rameurs.

Dans certains pays du globe, les mers et les fleuves semblent plus normaux d’aspect, mais il y a partout, sur les eaux et dans les airs, des soubresauts inquiétants, et les apparentes oasis sont trompeuses, semblables à ces prairies riantes et vertes qui cachent des marais profonds où le pied s’embourbe, s’enfonce et qui finissent par engloutir inexorablement hommes et bêtes.