Mais les Bouddhas qui gardent le seuil des palais et des temples ne paraissent point se soucier de notre approche. Et que leur importe tout cela… qui n’est pas éternel ?

LA PORTE D’ANG-KOR-VAT

Nous traversons l’enceinte. Pour arriver au pied du grand temple il faut encore que la voiture gravisse, par ses propres moyens, un escalier de cinq marches et cela ne va pas sans m’inquiéter un peu. Pauvre auto ! si elle arrive intacte après tant de secousses, c’est qu’elle a vraiment l’âme chevillée au moteur et que tous ses organes sont cuirassés d’un triple acier !… Du reste elle ne paraît aucunement se conformer à ma triste pensée ; après s’être révélée, pendant tout le cours de ce dur voyage, comme une marcheuse incomparable, elle semble vouloir montrer, en arrivant au but, que la voltige et l’acrobatie n’ont pas de secrets pour elle… et elle escalade ses cinq marches, dont la dernière est la Marche à la Gloire ! dans un style magistral et sans rien perdre de sa dignité, non plus que de ses boulons…

Une légitime fierté se mêle à l’allégresse que nous ressentons, mes chers compagnons de voyage et moi : nous avons mené à Ang-Kor la première automobile et aucune autre ne pourra jamais pénétrer plus loin dans les temples. Cette minute de joyeux triomphe nous paie de toutes les mauvaises heures et de toutes les fatigues qu’il nous a fallu supporter.

Nous demandons à la photographie de fixer et de consacrer cet épisode de l’automobilisme et nous prenons des instantanés de la voiture et de tout le monde.

Puis nous franchissons à pied le seuil du temple que nous allons visiter en détail sous la conduite de l’incomparable cicérone qu’est M. Comaille.

Il ne m’appartient pas de décrire les merveilles de ces ruines. Ce sera l’œuvre des artistes et des poètes qui viendront rêver et travailler ici… quand cette route (dont nous aurons été les pionniers tout de même !) sera enfin construite et leur épargnera les frais et les fatigues d’une véritable expédition. Peut-être un jour se formera-t-il une école de peintres orientalistes, l’école d’Ang-Kor, peut-être quelque romancier de génie tentera-t-il une reconstitution des épopées qui se sont déroulées à l’ombre de ces tours ?…

DANS LA PLACE