Tout le travail de l’attelage est à refaire !
Les cahots sont si durs et la boue si tenace que nous remplaçons les cordes par le câble en acier du treuil.
Il est plus de midi maintenant.
Et nous n’arrivons pas même en vue de Kracka… C’est-à-dire qu’en cinq heures, nous n’avons pas fait 14 kilomètres !!!
La voilà bien l’ivresse de la vitesse !
Enfin, après mille et une péripéties dont le récit deviendrait fastidieux, nous apercevons sur la lisière de la forêt les premières canhas de cet intangible village de Kracka.
Cependant le ciel se couvre comme le président d’une réunion politique, quand il sent que ça va mal tourner : en effet, tout permet de prévoir une de ces pluies dont le ciel garde le privilège à ces régions bénies de l’Extrême-Orient. Dieu sait pourtant que nous n’avons nul besoin d’une nouvelle averse pour contrecarrer notre marche… Mais que faire ?
Nos coolies, qui s’intéressent à la voiture à feu, nous disent de marcher par nos propres moyens et de faire une entrée sensationnelle dans le village ! Sans doute, ils seraient flattés de se trouver associés à notre triomphe éventuel… Cette soif de gloire n’est pas pour nous déplaire. Malheureusement le terrain ne se prête guère à une si belle ambition, car maintenant nous roulons sur du sable et notre allure n’a rien de bien triomphal.
Pourtant nous défilons devant les cahutes en deuxième vitesse et à grand renfort de sirène, ce qui ne laisse pas que de faire son petit effet habituel sur les foules accourues et nous nous arrêtons sous la sala (je dis bien : sous, car elle est perchée sur pilotis à plus de trois mètres du sol !)
Nous montons déjeuner… et le gouverneur indigène nous apporte en cadeau un paon magnifique ! Mais hélas, ce noble gibier exhale un tel relent de pourriture que toute la sala en est infectée. Je n’en remercie pas moins avec effusion le brave gouverneur, car il paraît que le goût du faisandé est ici une élégance ! je crains seulement que le donataire ne se croie forcé par politesse d’assister à notre repas. Nous nous regardons tous avec inquiétude, car le bonhomme prolonge sa visite et se répand en protestations… Si seulement le paon pouvait s’inspirer de la conduite de ce fromage dont parle Courteline et qui « profitant d’un moment d’inattention avait déjà gagné la sortie » ! Mais non : le paon reste là, bien en évidence, il semble symboliser, par son immobilité posthume et par son redoutable parfum, la Politique dite « avancée ». Enfin, le gouverneur se décide à prendre congé ! Nous en ressentons un réel soulagement. Le paon fera le bonheur des trois coolies qui le regardent avec des yeux avides.