Délivrés de l’affreuse extrémité où la politesse a failli nous réduire, nous nous mettons à table… Et Bernis continue à ne pas être là.

Il se décide enfin à paraître à la fin du repas. Il ne montre aucun embarras et nous dit avec le plus grand flegme qu’il est très étonné que nous ne l’ayons point rejoint… Non ! Vraiment… ces cavaliers ne doutent de rien !

Les renseignements qu’il rapporte sur la route sont parfaitement décourageants. Mais enfin, on ne peut tout de même pas lui en vouloir.

Vers deux heures la pluie commence à tomber… que dis-je ? à crouler. J’ai déjà vu pleuvoir dans plusieurs pays, mais rien ne se peut comparer à ce déchaînement de cataracte : ce ne sont plus des gouttes, mais des jets d’eau ininterrompus, une véritable nappe liquide qui noie tout. On se croirait dans un aquarium. Cette inondation s’accompagne, comme il sied, d’éclairs livides et de roulements de tonnerre assourdissants.

Ce déluge ne nous décourage pourtant pas. Et nous nous remettons en route, regrettant seulement de ne pas avoir à notre disposition le Parapluie de l’Escouade. Guérin seul a le parapluie du chauffeur, mais il renonce à le déployer pour ne pas nous humilier et aussi parce que le déchaînement de la bourrasque ne lui permettrait pas de le tenir ouvert.

Sous la trombe, nous traversons la forêt en troisième vitesse ; c’est d’ailleurs de la folie pure ou du moins la rage du désespoir, car il est impossible de voir la route qui disparaît sous 40 centimètres d’eau. Nous roulons à moitié submergés, trempés, aveuglés… Et quelles secousses ! quels cahots ! quels bonds désordonnés sur les perfides racines, les trous, les ornières et toutes les variétés d’accidents de terrain. Il ne nous en arrive pas d’autres pourtant… Au bout d’une demi-heure la pluie cesse brusquement et dans la détente qui suit, sous le soleil reparu, nous marchons à merveille : nous nous embourbons bien un peu en vue de Tang-Krassang, mais pour repartir aussitôt. A trois heures, nous traversons en vitesse le pont du village et nous arrêtons pour saluer le gouverneur.

Il nous invite aimablement à passer la nuit chez lui et nous fait valoir les meilleures raisons de ne pas continuer notre route. Nous le remercions de son obligeance, mais nous ne voulons rien entendre ! Nous nous sommes mis en tête de coucher à Baraï. Nous coucherons à Baraï.

Et nous repartons, enthousiastes…

Pan ! à peine nous avons fait 30 mètres que le moteur s’arrête net… et pour la plus forte raison du monde : il ne reste plus une goutte d’essence.

— Ça y est ! Je l’avais bien dit ! constate Guérin avec cette exaspérante suffisance de ceux qui ont toujours prévu tous les malheurs.