Eh ! sans doute ! il l’avait bien dit… mais il n’empêche pas que nous voilà propres !… Plus d’essence, et encore 120 kilomètres à faire !

Si nous attendons ici que la provision arrive, nous risquons d’être bloqués par l’eau qui de plus en plus envahit la plaine et l’aura bientôt transformée en un immense lac… Agréable perspective !… Il est écrit que nous aurons établi le record de la panne !

Un seul parti se présente (et qui n’a pas de quoi affoler une Américaine) : envoyer en toute hâte un messager à cheval vers M. Chambert pour lui demander si l’essence est arrivée et le prier, en ce cas, de nous l’envoyer le plus rapidement possible… Sinon, il nous faudra prendre des buffles à Tang-Krassang et nous faire tirer jusqu’à Kompong-Cham. L’homme part avec la lettre.

Et nous revenons tout penauds chez l’aimable gouverneur qui se montre ravi de nous recevoir, le brave homme !

En attendant l’heure du dîner, nous nous installons sur le pont pour tirer les cormorans à cou de serpent et les hérons qui remontent la rivière. Après en avoir abattu plus de cent pour la plus grande joie de la population réunie, nous allons dîner avec notre ami le gouverneur et nous passons la nuit dans sa maison, un peu réconfortés par la bonne grâce de son hospitalité.


21 avril 1908.

Dès la première heure arrive un soldat à cheval, porteur d’une très aimable lettre de M. Chambert.

Hélas, la précieuse essence n’est pas arrivée chez lui, mais il a télégraphié à son voisin, M. Beaudoin, pour lui demander de nous l’expédier si, par hasard, elle se trouvait à Kompong-Cham.

… Sans doute, pour le bon philosophe Spinoza qui considérait l’essence comme un mode de la substance (ou le contraire… je ne sais plus très bien !…) de telles contingences ne mériteraient pas qu’on s’y arrêtât !… Mais cette résignation métaphysique nous manque. Et à la pensée qu’il ne nous reste plus qu’à nous faire traîner par des buffles, une affreuse tristesse nous accable.