Cette tartarinade porte à merveille. Ma menace (que je n’ai, comme bien l’on pense, nulle envie de mettre à exécution !) est à peine formulée que les buffles, harcelés de coups de bâton et d’injures gutturales, partent au grand trot, sans montrer la moindre velléité de résistance. Nous sommes secoués comme dans un panier à salade, mais, enfin, nous avançons et nous faisons ainsi un bout de chemin.
… Tout à coup, de ce même ton enthousiaste dont les éclaireurs des Dix Mille saluèrent jadis l’apparition de la mer, Bernis s’écrie :
— Une charrette ! Une charrette et une lettre ! l’essence ! l’essence !
A ce mot magique, l’attelage, qui sans doute n’attendait que cela, s’arrête instantanément… Tout le monde saute à bas de l’auto par toutes les ouvertures et se précipite en une folle débandade à la rencontre de la charrette… Je crains un instant que nous ne courrions à une suprême désillusion. Mais non ! c’est bien l’essence !… notre provision tant désirée que les Messageries Fluviales avaient adressée par erreur à Kompong-Cham au lieu de Kompong-Thom… et que M. Beaudoin, sur la dépêche de M. Chambert, a l’obligeance de nous renvoyer.
Notre joie ne peut se décrire… Fini l’auto-buffles !
Enfin nous allons donc pouvoir rouler et faire de la vitesse !
Guérin exécute un cavalier seul, nous poussons des vivats en l’honneur des deux aimables résidents… puis, tels des pirates à l’abordage, nous nous ruons en brandissant nos haches pour éventrer l’emballage des bidons.
Le paisible Tiam nous croit atteints de folie subite… Ses yeux bridés se plissent d’inquiétude, il s’approche avec méfiance. Mais nous lui faisons comprendre que « c’est même chose Chum-Chum pour faire marcher dragon ! » Notre ivresse de pétrole le gagne à son tour. Les réservoirs sont remplis en un clin d’œil et les buffles (qui n’en reviennent pas !) dételés en un tour de main.
Mais une dernière question se pose :
— Après tant de chocs, tant de cahots, tant de bains, le moteur voudra-t-il fonctionner ? Ne va-t-il pas, lui aussi, faire le buffle ? Cruelle énigme !