La distance de Tay-Ninh à Kreck serait, d’après le topo, de 90 kilomètres environ…

90 kilomètres ? Mettons 200 pour ne pas risquer une amère désillusion, car la distance indiquée par mon topo est évaluée… à vol de télégramme ! C’est en effet la longueur du fil télégraphique qui réunit les deux villages, et à moins de le suivre en aéroplane (ce que nous ferons peut-être un jour !), cette route aérienne bénéficie de tous les avantages que les géomètres s’accordent à reconnaître à la ligne droite : elle ignore les malicieux sentiers qui tournent sur place et ne conduisent jamais où l’on voudrait aller.

Mes lecteurs pourront voir eux-mêmes ce fameux topo que je dois à l’obligeance de M. Prère. Ils se rendront compte aussi que Kreck est séparé de Kompong-Cham par 70 gentils kilomètres qu’il nous faudra avaler pêle-mêle avec les obstacles, sans savoir comment… à moins toutefois que le Résident de Kompong-Cham, M. Beaudoin, ne veuille bien venir à notre aide et nous tirer d’embarras, en nous donnant un autre guide. Je lui écrirai à cet effet, et je dois dire que le sens de sa réponse ne m’inquiète nullement. Je suis tranquillement sûr qu’il fera tout son possible pour nous seconder, car M. Lalande de Caland, que j’ai connu ici l’année dernière, puis revu en France, m’a vanté maintes fois l’amabilité de M. Beaudoin. Je sais déjà qu’elle est proverbiale.

Et puisque le nom de M. Lalande de Caland vient sous ma plume, je tiens à dire ici combien je regrette l’absence de ce compagnon charmant et de grande valeur. J’avais espéré qu’il pourrait venir en Cochinchine cette année et prendre part à notre voyage. Hélas ! des raisons indépendantes de sa volonté l’ont retenu en France. Il m’eût été si agréable de l’avoir près de nous, que j’ai ressenti une vraie peine en lui disant adieu à Paris, et je ne m’en console pas.


9 mars 1908.

Encore un contre-temps ! Les Messageries fluviales ne peuvent pas prendre mes colis de pièces de rechange pour Kompong-Cham. Et le temps passe… comme s’il n’avait rien de mieux à faire ! Nous devrions être partis depuis dix jours déjà, sans l’accident du débarquement !

Enfin, après nous être consciencieusement cassé la tête, nous n’avons trouvé pour tourner la difficulté qu’un seul moyen… et qui réalise à merveille le type du pis-aller : ce sera de nous résigner à nous faire suivre d’étape en étape par plusieurs charrettes à bœufs. Ainsi, nous marcherons bœufs à bœufs, côte à côte !

Cette résolution désespérée est tout naturellement suivie d’une dépêche à M. Prère pour lui demander quatre charrettes et un milicien comme surveillant.

La réponse ne se fait pas attendre, comme je l’avais espéré de l’infatigable obligeance de M. Prère ; j’aurai charrettes et soldat !