14 Mars 1908.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à dénicher l’oiseau rare, le merle blanc… le cuisinier interprète, mais il faut croire que maître Jacques n’existe que dans Molière.
Toutes nos recherches demeurent vaines, et, en désespoir de cause, nous en sommes réduits à nous contenter de l’indéracinable Brin-d’Amour. Comme pis-aller, celui-là ne craint personne.
Il ne nous reste plus qu’à partir… et peut-être ne semblera-t-il pas inopportun, ni importun, de préciser le but et les raisons de ce voyage, que je souhaiterais plus utile qu’un « voyage d’agrément » et dont je voudrais que notre belle colonie pût tirer parti.
Oh ! je ne songe point à accomplir des exploits qui me classent d’emblée parmi « les hardis pionniers de la civilisation ». N’allez pas croire que je prétende égaler les Livingstone, les Stanley, les Francis Garnier, ou les Savorgnan de Brazza ! Je ne cherche même pas à éclipser mes glorieux émules de la grande confrérie des chauffeurs, ces héros de la course Péking-Paris dont les exploits ont, à tant de titres, étonné les deux mondes ! Ces audacieux coureurs, qui ne boivent que l’obstacle et ne dévorent que l’espace, n’ont point à s’inquiéter de ma modeste concurrence… Et quelle rivalité pourrait-on craindre quand on fait du 40 à l’heure à travers les rochers sur une auto, d’ailleurs traînée par des Chinois (car enfin, on ne peut pas voyager sans coolies ni bagages !) et quand on franchit des torrents et des rivières en quatrième vitesse ? Nul ne peut songer à renouveler de telles prouesses. Je ne cherche pas à établir un record et je ne veux pas lutter de vitesse avec des chauffeurs qui marchaient d’un train qu’on eût pu croire parfois transsibérien…
… Je ne veux tout simplement que voir ce que l’on peut faire avec un bon mécanicien et une bonne machine livrés à eux-mêmes dans des chemins jugés impraticables ! Et tout en poursuivant cette expérience, je serais heureux de parvenir à démontrer qu’il serait possible, sinon facile, d’établir un moyen de communication entre Saïgon et les merveilleuses ruines d’Ang-Kor-Thom et Ang-Kor-Vat, aujourd’hui inabordables pendant la saison sèche, et qui, pour cette raison, restent presque ignorées, alors qu’elles devraient être un de ces lieux de pèlerinage artistique, où, de tous les pays, viennent se réunir les Amants de la Beauté.
C’est devenu un lieu commun — et comme tant d’autres lieux communs, malheureusement trop vrai et trop souvent constaté — de répéter que les Français ignorent les beautés de leur propre pays et ne font rien pour les mettre en valeur. Cette indifférence s’étend, à plus forte raison, à notre empire colonial, dont il semble que l’on commence à peine à soupçonner l’existence.