Faudra-t-il donc attendre que des étrangers viennent nous révéler qu’un récent traité avec le Siam a enrichi notre Indo-Chine d’une des merveilles du monde ? Sans doute, l’élite de nos savants et de nos artistes sait bien que ces temples et ces palais d’Ang-Kor surpassent les plus belles ruines de l’Inde, mais tandis que l’Angleterre a su attirer à Bénarès, à Lahore, à Delhi, à Agra, tous les touristes qui visitent l’Asie, il ne s’est trouvé jusqu’ici que quelques audacieux (d’adorateurs zélés à peine un petit nombre !) pour risquer ce voyage d’Ang-Kor qui mériterait d’être classique. Cela tient à ce que, dans les circonstances actuelles, ce voyage garde les apparences peu encourageantes d’une expédition coûteuse et difficile. Pour aller à Ang-Kor il faut presque une âme d’explorateur ! Jugez-en plutôt.


Le pèlerin passionné qui a conçu le dessein de visiter les illustres ruines se trouve d’abord contraint de choisir la saison où il y a de l’eau dans les rivières et qui s’étend de juillet à janvier.

S’étant ainsi mis d’accord avec les éléments, le touriste prendra à Saïgon un bateau des Messageries fluviales qui le conduira jusqu’à Pnom-Penh, capitale du Cambodge. Cela représente déjà une petite traversée de quarante heures.

De Pnom-Penh, le touriste devra continuer jusqu’à l’entrée de la rivière de Siem-Reap : soit encore vingt-quatre heures de voyage ; après quoi les difficultés ne font que commencer, car, une fois parvenu à l’entrée de cette rivière, le touriste impénitent est déposé dans un sampan qui le conduit en vingt-quatre heures à trois ou quatre kilomètres de la ville de Siem-Reap.

Une fois là, il ne lui reste plus qu’à fréter une charrette à bœufs qui veuille bien le conduire jusqu’aux ruines. Et c’est encore l’affaire de plusieurs heures, en admettant que tout marche à souhait.

Tout cela ne serait rien encore, s’il ne fallait pas prendre la précaution indispensable d’emmener un cuisinier et d’emporter des conserves, des lits pliants, des bougies… en un mot, tout ce qu’il faut pour vivre pendant plusieurs jours sous un toit de quatre piquets décorés du nom de sala ; car ce voyage incertain et mal commode se complique de toute une partie de camping, fort dispendieuse, et qui exige un travail de préparation ; de sorte que les touristes qui n’ont pas pris le parti désespéré de mourir en route risquent fort d’arriver au terme du voyage harassés de fatigue, déprimés et furieux et dans un état d’âme et de corps… tout à fait incompatible avec l’enthousiasme et l’admiration.

Dans des conditions pareilles, l’on ne saurait s’étonner que les ruines d’Ang-Kor soient moins visitées que les Chutes du Niagara, l’Acropole ou le Tadj-Mahal !…

Comme certains grands artistes, elles sont d’un abord difficile.

Pour leur attirer une foule immense d’admirateurs, il suffirait de construire une route entre Saïgon et Ang-Kor et d’installer, à Ang-Kor même, un hôtel confortable et pratique.