Aucune !

Il est vrai que notre horizon est plutôt borné.


La triomphante inutilité de Brin-d’Amour s’affirme davantage à chaque obstacle. Sans doute, nous connaissions par ouï-dire la nonchalance orientale, mais elle pourrait passer pour la plus fiévreuse activité auprès de cette inertie « extrême-orientale » !… Ah ! non ! Brin-d’Amour ne pratique pas le culte de la vie intense ! Dans cette cité future dont nous menace le socialisme, Brin-d’Amour trouverait tout de suite une sinécure, il serait Inspecteur du Travail ou Ministre des Repos particuliers. Personne ne s’entend comme lui à regarder travailler les autres !

D’ailleurs, l’inaction même le fatigue. Et tandis que nous piochons, il va s’étendre à l’écart, en déclarant d’une voix lassée qu’il n’en peut plus et qu’il meurt de soif… On aurait mauvaise grâce à lui répondre qu’il n’est pas le seul : Brin-d’Amour n’en croirait rien !

Toutefois, je ne voudrais pas insinuer que notre boy représente toutes nos vaillantes populations indo-chinoises et je ne cherche pas à l’élever à la dignité de type général, quoique ce soit un type bien particulier ! Je me méfie des synthèses hâtives où les voyageurs se laissent trop souvent entraîner. Brin-d’Amour est un Cochinchinois qui ne veut rien savoir, il faut bien le constater, mais de là à conclure que tous les Cochinchinois sont paresseux, il y a loin !

Et la meilleure preuve que Brin-d’Amour ne doit pas suffire à jeter le discrédit sur toute sa race, c’est que le brave guide que nous a confié M. Prère fait tout ce qu’il peut pour nous venir en aide, malgré ses soixante ans bien comptés.

« Son Indolence Indo-chinoise » Brin-d’Amour devrait bien prendre exemple sur son courageux compatriote… Ce bon vieux, sec et noueux comme un sarment de vigne, montre une activité endiablée. Il est partout, il se multiplie, que dis-je ? il s’élève au carré.

Enfin, au moment même où nous reprenons notre route… (car, elle est bien à nous, puisque nous la frayons à mesure que nous avançons), un pénible accident vient attrister cette matinée, déjà si mouvementée. Pendant que nous nous servons de la voiture comme d’un bélier, pour nous ouvrir un passage à travers le fouillis de la forêt, notre pauvre Guérin a la main prise entre une grosse branche et la carrosserie. Au premier abord, je crains qu’il n’ait tous les doigts écrasés. Par bonheur, tout se borne à une forte contusion. Mais notre courageux blessé a beau tenter de nous rassurer, en nous faisant observer gaîment que « c’est la main gauche et que, par conséquent, ça n’a aucune importance ! » nous voyons trop qu’il souffre affreusement et nous déplorons de ne pouvoir mieux le soulager. Nous avançons en silence.

A une heure de l’après-midi, nous nous arrêtons près d’une mare. Ce serait le moment de déjeuner, mais nous sommes trop fatigués pour manger. En revanche, nous mourons de soif !