Une heure de repos nous rend quelque énergie.

Nous repartons. La chaleur se passe de commentaires ! Hervé de Bernis trouve la température « résolument ambiante ». Ce n’est pas trop dire.

Quant à moi, j’ai entamé dans mon for intérieur une lutte vaine et désespérée. Je me débats entre les incertitudes de la topographie dans l’espace, j’appelle de tous mes vœux le génie bienfaisant (les légendes locales en sont pleines) qui me dirait à quelle distance nous nous trouvons exactement de Sockiet, où nous aurons une rivière à traverser. J’avais d’abord espéré que nous pourrions arriver ce soir même à Kreck. Hélas ! je commence à pressentir qu’il va falloir en rabattre et remettre à un autre jour notre entrée triomphale dans cette ville !

Ma seule consolation me vient de la tenue admirable de la voiture à travers cette forêt… désenchantée : elle continue à rouler, puissante et régulière, sans donner signe de fatigue ni de chauffement. Vraiment, je conçois qu’un fervent de l’auto puisse en arriver à aimer sa machine, comme un cavalier aime son cheval. Et il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire avouer que les machines doivent avoir une espèce d’âme obscure, qui leur fait à chacune une personnalité mécanique. J’ai connu d’affreux tacots qui me paraissent assez représenter la canaille de l’automobile, de braves moteurs alertes, francs, mais malicieux comme des gavroches, d’autres solides et réguliers comme de bons bourgeois. Cette voiture-ci est vraiment une voiture de race !

Ah ! si les machines pouvaient parler, elle nous renseignerait mieux que l’inutile Brin-d’Amour ! Elle nous dirait peut-être combien de temps il nous faut marcher encore, pour arriver à Sockiet…

Tout à l’heure, je l’ai demandé à notre vieux guide : il m’a répondu de son ton le plus tranquille :

— Six heures !

J’en suis resté abasourdi… Six heures ! Comment ? Voilà sept heures que nous sommes partis : la distance de Tay-Ninh à Sockiet, ne dépasse pas, s’il faut en croire l’autorité du topo, 27 kilomètres, et il nous faut marcher pendant six heures encore ! J’ai beau me répéter que, selon la formule kantienne, le temps et l’espace sont des conditions subjectives de notre pensée, vraiment cette consolation métaphysique ne me suffit pas. Il me semble pourtant que nous avons, depuis ce matin, dépassé la vitesse moyenne de 2 kilomètres à l’heure !

Mais attention ! Une seconde !… voici du monde ! comme on dit chez Fursy. Quels sont ces inconnus qui s’avancent à notre rencontre ?

L’œil exercé et d’ailleurs perçant d’Hervé de Bernis les reconnaît pour des Cambodgiens. Je constate seulement qu’ils sont beaucoup et paraissent animés des meilleures intentions. Bientôt, ils entourent la voiture et profèrent à l’envi ces paroles confuses que l’Officiel qualifie de rumeurs en sens divers.