Nos deux éclaireurs reviennent enchantés. Et, en effet, la difficulté ne semble pas jusqu’ici insurmontable.
Seul, le perfide Brin-d’Amour arbore un mystérieux sourire qui ne rappelle en rien celui de la Joconde. Est-ce que par hasard il pressentirait une de ces déconvenues qui le remplissent parfois d’une joie sournoise ?… Nous ne perdons pas notre temps à le questionner, bien sûrs d’ailleurs qu’il ne répondrait rien. Et chacun se met à l’œuvre.
On attache des cordes à l’avant de la voiture. De sa main valide, Guérin saisit le volant : les braves gens de Sockiet s’attellent à la besogne et aux cordes et tirent d’un effort unanime et soutenu par des onomatopées gutturales.
Plouf ! Voilà la Diétrich à l’eau !
Ses débuts aquatiques sont tout à fait rassurants. Tout va bien, je commence à respirer… quand tout à coup, au beau milieu de la rivière, la voiture s’arrête et manifeste l’intention la plus évidente de s’enfoncer : elle aura rencontré un de ces fonds de grève, comme il y en a tant dans le cours de la Loire, et le sable fin aura cédé sous un tel poids.
Le désespoir s’empare de nous : car nous assistons vraiment au naufrage de nos espérances ! L’eau monte à vue d’œil et menace de tout inonder : déjà le réservoir et la première malle ont disparu entièrement. Encore quelques minutes et c’en est fait de notre voyage.
Dans un tel désarroi, une première mesure s’impose : décharger la voiture. J’essaie de le faire comprendre à Brin-d’Amour, mais il se recueille dans son sourire qui ne traduit plus qu’un abrutissement complet.
Résistant au désir naturel de le jeter dans les 40 centimètres d’eau de la rivière, je saute dans la barque et m’adressant aux hommes de bonne volonté, je me mets à pousser des cris inhumains, auxquels répondent à la fois soixante Cambodgiens et Annamites. Nous hurlons tous en même temps et cela forme une cacophonie à décourager tous les véristes italiens !
Enfin, sans qu’on puisse savoir pourquoi, Brin-d’Amour se décide à comprendre. Il parle au peuple et l’on se met à exécuter mes ordres ; mais pendant ce temps, la voiture s’est enfoncée un peu plus.
Je revivrai toujours ces moments d’angoisse… Je reverrai toujours ce brave Guérin, de l’eau jusqu’aux genoux, cramponné désespérément au volant et ne se souciant plus de sa blessure. Il symbolisait vraiment le devoir et rien ne lui aurait fait abandonner sa machine.