Enfin, à force de hurler et de tirer sur les cordes, les indigènes finissent par amener sur la rive opposée une masse grise et ruisselante… qui, sous le soir qui tombe, ressemble à la fois à un chat mouillé et à un vieux parapluie. Il faut un effort d’imagination pour reconnaître notre vaillante Diétrich dans cette chose informe et pitoyable. A l’intérieur tout ruisselle, mes jumelles, le télescope de ma carabine, un kodak qui n’a plus rien d’humain ! Les cartouches sont en bouillie et l’eau se précipite en cataractes de la machine, comme d’un moulin à eau.
Comment pourrons-nous jamais réparer de tels dégâts ?
Mais ce n’est pas l’heure de s’attarder à ces tristes réflexions.
La nuit vient avec cette rapidité que connaissent bien tous ceux qui ont voyagé en Extrême-Orient.
Nous ne pouvons pas rester là : il faut gagner le village le plus proche.
Renseignements pris, c’est Tapang-Prey, dont nous sommes encore éloignés de 6 kilomètres.
Mais aucun de nous ne veut se résigner à abandonner la voiture ! Cela nous paraîtrait une sorte de trahison !
Je demande si l’on peut trouver dans les environs des bœufs ou des buffles pour traîner la machine. On me répond qu’il n’y en a qu’au village, où il n’est plus temps d’aller les chercher… Évidemment, à cette heure-ci, les coccinelles sont couchées et tout porte à croire que les bœufs en ont fait autant. Ces braves bêtes ne sont guère préparées à un service de nuit ! Il reste bien la main-d’œuvre annamite ! Et si les soixante indigènes qui entourent la voiture et la considèrent avec une admiration craintive voulaient la tirer jusqu’au village… Mais comment entamer les négociations ? Là se manifeste encore l’influence providentielle de M. Prère !
Après cinq minutes d’inutiles palabres avec celui qui me paraît le chef de toute cette foule, je me décide à sortir de ma poche un papier précieux que je brandis victorieusement. A son seul aspect, mon bonhomme change de visage : il le lit en donnant toutes les marques extérieures du respect et le fait lire à ses compagnons qui poussent des grognements approbatifs et révérencieux.
Voici la teneur exacte de ce talisman qui va changer la face des choses et des hommes :