Chang’h, Bo. Quan’
Ordre aux chefs et sous-chefs des cantons et aux notables des divers villages de la province de Tay-Ninh qui s’y conformeront.
M. le duc de Montpensier a l’intention de se rendre à Kreck et de continuer ensuite son voyage d’exploration jusqu’à Kompong-Cham (Grand Fleuve).
Si en route, il a besoin de coolies, de charrettes à bœufs ou à buffles, de chevaux ou de bœufs, il faut les lui fournir le plus vite possible.
Je vous prie de faire savoir aux coolies, propriétaires de charrettes, de chevaux et de bœufs, qu’ils seront largement payés par M. le Duc. Je leur promets que si M. le Duc ne les payait pas, je les paierai de mon propre argent.
Les autorités cantonales et communales qui ne se conformeraient pas à cet ordre seront très sévèrement blâmées.
Tay-Ninh, 14 mars 1908.
L’Administrateur,
Signé : Prère.
Ah ! que l’on serait mal venu à nier l’influence morale de la littérature ! Aussitôt qu’il eut pris connaissance de ce précieux document, le chef se répandit en lays, ce qui veut dire en protestations de dévouement ; et sa réponse, d’une prolixité extrême-orientale, peut se résumer ainsi :
— C’est parfait ! Je vais faire tirer la voiture jusqu’à Tapang-Prey par ces messieurs (et son large geste embrassait toute la multitude) à raison de cinquante cents par homme…
Le prix du cent n’a de valeur fixe que dans le répertoire de l’Ambigu. Ici il représente le centième d’une piastre et les prétentions du bonhomme s’élèvent donc à une demi-piastre par tête. Étant donné le nombre de ces modestes auxiliaires, dont les deux tiers n’auront absolument pour toute besogne qu’à regarder travailler les autres, à moins de les gêner par un zèle encombrant et intempestif, la petite note paraît, si l’on peut dire, au-dessus de la portée !… Mais, ma foi tant pis ! Devant la joie de sortir d’embarras, j’accepte sans discuter.
Et, maintenant tranquille, je laisse la voiture sous la garde d’Hervé de Bernis et du fidèle Guérin, et nous nous mettons en route gais et contents, le compagnon et moi.
Chemin faisant, ayant eu l’heureuse idée d’emporter ma carabine-fusil, j’abats, à travers la nuit qui descend sur la forêt, plusieurs coqs sauvages et un magnifique singe, au grand amusement des Cambodgiens qui nous servent d’escorte.
Et nous avançons lentement à la lueur des torches qui réveillent les oiseaux sur les branches.
Enfin, nous nous arrêtons devant la canha qui doit nous servir de logement.
Mon Dieu ! ce n’est pas un château des bords de la Loire ! (et peut-être fallait-il s’y attendre quelque peu). Pourtant la simplicité de sa construction ne laisse pas que de nous plaire. Par un effort d’imagination à la portée des intelligences les plus primaires, qu’on se représente quatre gros piquets surmontés d’un toit en paillote (paille de riz). Cela rappelle ces kiosques champêtres que les braves épiciers en retraite font dresser au fond de leur jardin.