J’ajouterai, avec une précision géométrique, que notre kiosque a la forme d’un rectangle de six mètres environ sur trois.
Un immense lit bas, qui peut servir aussi de table, remplit presque tout l’intérieur.
Dans un coin, nous découvrons une pièce de bois dont la forme singulière nous intrigue. C’est, paraît-il, une cangue pour les prisonniers. On ne saura jamais ce qu’elle peut bien faire là. Je la soupèse, elle me semble d’une légèreté tout à fait engageante. Au fond, cet instrument de supplice sur lequel on a versé tant de littérature humanitaire ne doit pas être beaucoup plus gênant qu’un faux col fortement empesé. On l’inflige plutôt aux prisonniers comme une marque d’infamie dont ils paraissent d’ailleurs se soucier tout autant qu’un poisson d’une banane. A mon vif regret, je ne puis donc en tirer des effets de terreur pour mes lecteurs bénévoles.
Quant aux murs de la canha, la description que j’en ai tentée suffit à démontrer qu’ils sont remplacés par la plus franche cordialité.
Sous le toit de paille que soutiennent les quatre piquets, tous les vents peuvent circuler librement. Du reste, on peut être tranquille : ils n’abuseront pas de la permission.
Nous n’avons même pas de mur Guilloutet pour nous dérober aux regards indiscrets — et ces bons Cambodgiens, comme tous les peuples d’Extrême-Orient, sont encore plus badauds que les gavroches parisiens ou les cockneys de Londres. Aussi, notre vie privée risque fort d’attirer l’attention. Enfin, je ferai poser les toiles de tente et des nattes contre les piquets.
En attendant l’arrivée de l’auto, nous commençons à nous installer. Quelques braves Cambodgiens nous apportent des noix de coco, des œufs et du riz, de quoi faire tous les frais d’un banquet de végétariens.
Pendant que nous le préparons, une rumeur lointaine nous annonce que notre pauvre machine approche, traînée par les coolies… Cela grandit, grandit, puis éclate en un vacarme étourdissant qui participe à la fois de l’émeute… et de la meute. Une assemblée parlementaire ne parviendrait pas à faire tant de bruit, même en renversant un cabinet. Je me précipite au-devant de ces virtuoses.
Quelle vision d’enfer !… aux flammes vacillantes des torches qui empourprent la foule hurlante, la Diétrich semble un dragon monstrueux capturé par tout un peuple et ramené en triomphe. Tirée, poussée, traînée, bousculée par cent bras, elle oscille, roule et tangue au-dessus de ces flots humains et l’on dirait maintenant un navire en détresse.
Enfin le cortège, Guérin au volant, s’arrête près de la canha.