Nous nous précipitons à l’assaut de la voiture pour en retirer les malles, la cuisine, les sacoches.
Hélas ! la malle à effets est transformée en aquarium ! Et quant à la cuisine, c’est à croire que tous les mauvais génies de la forêt s’en sont servis comme d’alambic pour composer une bouillabaisse ensorcelée… le thé, le curry, le sucre, la farine et le sel se confondent en une sauce indescriptible.
Par une chance dont il faut se louer, la malle supérieure qui contient la pharmacie et les conserves a échappé au naufrage.
Quant à notre pauvre machine, elle ne gagne pas à être vue de près.
Elle rappelle ces choses dont Bossuet a parlé quelque part (d’après Tertullien, d’ailleurs !) et qui n’ont plus de nom dans aucune langue.
Mais les nécessités immédiates du campement ne nous laissent point le loisir de nous attarder à déplorer notre infortune… Il faut encore, après tous les avatars de cette journée funeste, nous transformer en cuisiniers…
D’un geste empreint d’une mâle décision, j’ouvre deux boîtes de tripes et, brandissant une casserole, je me mets à faire chauffer notre dîner. Oh ! ce n’est pas que l’appétit nous talonne : nous sommes bien trop tristes et trop fatigués pour que notre pauvre repas nous semble un plaisir. Rien ne prête d’ailleurs à ces douces causeries qui sont le charme et l’excuse des joies gastronomiques.
Enfin, cette formalité vite expédiée, nous faisons disposer des malles et des tentes autour de notre canha qui manque vraiment d’intimité. Une fois à l’abri des regards indiscrets et indigènes, nous montons nous-mêmes les lits pliants sur la grande table centrale. Prévoyant qu’il nous faudra rester ici plusieurs jours, pour nettoyer la machine et vider l’eau des réservoirs, je fais envoyer un coolie à la recherche du milicien qui nous ramènera les charrettes.
Enfin, nous nous couchons, brisés de fatigue.
Mais la fatigue n’a pas toujours cette vertu dormitive que les médecins de Molière reconnaissent à l’opium. Devant mes yeux ouverts dans l’obscurité de la canha, passent et repassent tous les événements de cette triste journée. Vraiment ce voyage entrepris de si bon cœur aurait mérité de mieux commencer. Je comptais bien sur les émotions inséparables d’un premier début ! mais je ne les avais prévues ni si variées ni si désagréables. Je rêve tout éveillé aux merveilles d’Ang-Kor… Elles me paraissent lointaines et comme irréelles. Quels nouveaux obstacles vont se dresser devant nous avant que surgissent au-dessus de la forêt mystérieuse les tours des palais et les coupoles des temples ? Et verrons-nous jamais la Ville au Bois dormant ?