Tandis que l’eau bout, nous sortons de la canha, Hervé de Bernis et moi ; puis, aidés par de braves Cambodgiens, plus débrouillards que Brin-d’Amour, nous tendons des cordes entre l’auto et les piliers de notre demeure improvisée pour y suspendre notre linge et nos effets qui restent tout trempés de la baignade d’hier. Cela ressemble aux préparatifs de quelque fête locale et nous pavoisons de notre mieux ! Guérin, lui, procède à une revue d’installage en règle, c’est-à-dire qu’il vide les coffres de la voiture et dispose toutes les pièces sur l’herbe pour les faire sécher. On dirait un véritable bazar, mais notre brave mécanicien ne semble pas s’affoler parmi tout ce bric-à-brac.

J’envoie un coolie à cheval, avec la mission de réunir ici toutes nos charrettes. Elles représentent nos troupes de réserve et désormais elles nous suivront prudemment, car notre première journée fut pleine d’enseignements, comme tous les ennuis de ce monde, et nous tâcherons au moins d’en profiter.

Le fidèle compagnon ayant réussi à merveille dans la préparation de ce café qui commençait à nous paraître illusoire, nous reprenons quelques forces, et, munis d’un nouveau courage, nous nous mettons à démolir la magnéto, les réservoirs d’huile et nous vidons l’essence dans de grandes jarres. L’eau a pénétré partout, c’est à croire que notre pauvre voiture est restée aussi longtemps submergée que les galions qui dorment dans la baie de Vigo… Comme nous les donnerions tous de bon cœur pour la voir repartir !

Cependant, le compagnon, encouragé par le succès, s’occupe activement de la cuisine : il prépare des merveilles. En effet, l’un des coqs dont M. Prère nous fit le généreux présent ayant rendu son âme sonore, va faire les frais d’un déjeuner sardanapalesque… Ce sera la dernière de Chantecler. Déjà !

Je ne parle pas de la chaleur… mais rassurez-vous, elle est toujours là : comme l’impôt dans un régime parlementaire, elle augmente. On se demande avec quelque inquiétude ce qu’elle deviendra vers midi… Notre brave Guérin, lui, ne paraît guère s’en soucier. Étendu sous la machinerie de la voiture, il ne songe pas même à déplorer l’absence d’une fosse qui faciliterait son travail : non, ce qu’il lui faut, c’est du fer, du plomb… et puis des clefs anglaises. De temps en temps, sa voix nous parvient étouffée et profonde comme si elle sortait d’un puits. Et cette voix impérieuse réclame des tas d’instruments compliqués et bizarres. Pour les lui passer il faut prendre la précaution de les envelopper d’un chiffon… puis de les laisser tomber dans un baquet d’eau froide : car, telle est la curieuse propriété de l’acier, il exagère toujours sur la température ! Tous ceux qui ont fait l’exercice savent qu’en hiver ce diable de flingot trouve toujours moyen d’être plus froid que l’air extérieur et de vous geler les doigts pendant la manœuvre. Ici, comme dirait le fusilier Pitou, c’est la même chose, excepté que c’est tout le contraire ! Ces gredines de clefs anglaises ou françaises, quelle que soit leur nationalité, ramassent toute la chaleur du soleil et la concentrent si bien qu’elles deviennent intangibles. La femme de Barbe Bleue s’y serait brûlé les doigts et cela eût évité du reste bien des ennuis à son époux !

Enfin, à force de clefs et de patience, voici entre nos mains cette petite âme mystérieuse de la voiture : la magnéto. Il ne s’agit plus que de la démonter entièrement et de la nettoyer à fond. Nous nous tirons avec une aisance dont nous sommes fiers de cette besogne compliquée ; toutefois le remontage ne se fait pas sans hésitations et nous gardons quelques doutes sur notre habileté professionnelle. A l’épreuve nous verrons bien.

Mais quel déjeuner réconfortant et consolateur ! Le coq de M. Prère réunit tous les suffrages ; il pourra se vanter, si la métempsychose lui ménage une autre existence, d’avoir eu les honneurs d’une belle oraison funèbre. Et comme nous nous applaudissons d’avoir destitué ce malencontreux Brin-d’Amour, à qui Guérin vient de décerner le nouveau surnom de Bec-dans-l’huile !

La chaleur tient toutes ses promesses du matin. Je ne l’évaluerai pas en degrés centigrades de peur de ne pas être pris au sérieux.

Nous serions bien tentés de nous livrer aux douceurs de la sieste… ce point d’orgue de la vie coloniale, mais nous avons trop à faire. Le soldat que j’avais envoyé en mission vient de rentrer avec toutes nos charrettes. Il va falloir installer un véritable campement.

Pourtant, comme nous ne pouvons pas vivre uniquement de conserves, Bernis s’offre à la corvée de viande fraîche et part pour la chasse avec quelques Cambodgiens qui cumulent les fonctions de guides, de piqueux et de rabatteurs.