VISITEURS DE TAPANG-PREY

L’après-midi nous ménage un agréable intermède. Le chef du village, accompagné de plusieurs femmes aux yeux bridés et malicieux, vient nous rendre visite et nous apporte en cadeau de bienvenue des œufs et du riz. Cette petite cérémonie se passe le mieux du monde et, comme disent les reporters mondains, la plus franche cordialité ne cesse de régner.

Le chef parti, nous nous remettons au travail ; car, puisqu’il est à prévoir que nous serons forcés de passer quelques jours ici, le camping devient une nécessité.

Sous la ferme direction du compagnon, la canha commence à prendre un autre aspect. Sans doute on n’y saurait trouver cette intimité qui fait la gloire de la Hollande et même de quelques maisons françaises : cela manque de tableaux, de gravures, de bibelots et de livres familiers, mais tout de même, notre repaire a presque l’air habitable. Nos lits pliants sont perchés sur cette vaste estrade qui sert de lit de camp aux indigènes, les fusils et les cartouches sont alignés en bon ordre sur une espèce de table, les provisions s’empilent dans un coin en parfaite symétrie avec la toilette et la pharmacie qui se dressent en face ; et les deux lampes à acétylène accrochées aux colonnes qui soutiennent la toiture verseront des torrents de lumière dans notre paisible intérieur.

Comme il n’est point de bonheur parfait, voici une nouvelle inquiétude : notre pauvre Guérin se plaint de sa main blessée. Et c’est encore le compagnon, qui, ne craignant pas de se livrer à l’exercice illégal de la médecine, révèle un excellent « libre panseur ». Ses soins intelligents parviennent à calmer la souffrance de notre brave mécanicien (ceci n’est pas une réclame).

L’heure du dîner approche… et nous comptons fortement sur le retour de notre Nemrod pour corser le menu qui n’est pas des plus variés. Il se fait bien attendre… mais c’est sans doute que le produit de sa chasse l’encombre et retarde sa marche.

Enfin, les cris des Cambodgiens nous annoncent son approche.

Nous nous précipitons à sa rencontre, le cœur en fête… et l’estomac en liesse ! Hélas, sa triste mine nous dispense de le questionner. Il n’a point cette allure triomphale qui convient au chasseur heureux.

Il ne nous rapporte en effet que… ce que les Espagnols appellent : la Bota, c’est-à-dire en bon français qu’il rentre bredouille.