Le dîner se ressent un peu de cette désillusion et notre nuit blanche commence à nous peser.
Pourtant, comme il nous répugne de nous coucher au sortir de table, nous prolongeons la veillée en organisant, pour l’ébahissement des indigènes, la petite fête d’une illumination. Il nous suffit pour cela d’installer sur le devant de la cabane un des phares à acétylène… Jamais Ruggieri n’a obtenu un tel succès. Et nous connaissons la joie de faire acclamer les merveilles de la science par une population éclairée… à giorno ! L’enthousiasme enfantin de ces braves gens leur vaudrait la sympathie d’un syndicat d’instituteurs primaires : ils y verraient le symbole de la raison dissipant les ténèbres de l’obscurantisme. Mais en fait de symboles, les peuples d’Extrême-Orient ont trouvé mieux que cela… et depuis longtemps, et je ne pense pas qu’ils soient sur le point de renier leurs dieux pour adorer l’acétylène ou le magnésium. Quels barbares !… Enfin, ils se sont bien amusés, c’est l’essentiel… Ils ne se fatiguent pas du spectacle, ils en voudraient encore, toujours ! Et leurs cris de joie se prolongent jusqu’à ce que nous soyons étendus sur nos couchettes où j’espère que l’excès de la fatigue va enfin nous procurer le sommeil.
18 mars 1908.
… J’avais compté sans Tay-Ninh !… C’est ainsi que nous avons surnommé le survivant des deux coqs offerts par M. Prère. Dès les premières lueurs de l’aube, Tay-Ninh, qui partage notre canha, la remplit des cocoricos les plus véhéments : sans doute il pense qu’il y va de l’honneur de sa race et remplit en conscience son rôle de réveille-matin. Il ne se décide à se taire que quand il voit tout le monde debout. Tout le monde… sauf moi, hélas, qui souffre d’un accès de fièvre et me résigne à profiter de ce silence inespéré pour faire la grasse matinée.
Il faut bien en convenir et donner raison au librettiste de Galathée :
Ah ! qu’il est doux de ne rien faire
Quand tout s’agite autour de nous !
Les yeux fermés, j’entends à travers une vague somnolence les pas assourdis de mes compagnons et les bruits légers du dehors. Je me reproche ma paresse, mais le sentiment même de mon inaction ne va pas sans volupté et durant quelques heures je jouis délicieusement de ce sommeil conscient, que la fièvre anime de rêves précis et rapides. Je me crois arrivé au but de notre voyage et je vois se dresser les pagodes d’Ang-Kor… oui ! je les vois, et d’une vision si nette que plus tard la réalité ne me paraîtra pas plus vraie. Puis ce sont des visages amis, des paysages de France et d’Angleterre qui défilent avec une vitesse de cinématographe.
La voix de Bernis qui clame que le déjeuner est prêt m’arrache à mes rêves. Honteux et confus, je saute à bas de ma couchette. Mais tout mon rôle de convive se borne à regarder manger mes compagnons, tout en enviant leur appétit.