Et je ne résiste pas ensuite à la tentation d’une petite sieste, tandis qu’Hervé de Bernis et Guérin démontent péniblement la voiture.
Vers quatre heures, mon accès de fièvre passé, je me retrouve plein des résolutions les plus viriles. Je n’ai que l’embarras du choix… je choisis la chasse, non seulement parce que c’est un de mes passe-temps préférés, mais parce que, comme sur le radeau de la Méduse, les vivres commencent à manquer.
Après une sortie de deux heures, je suis assez heureux pour rapporter un lièvre et une superbe biche… Je me dérobe aux félicitations. Cependant, notre linge ayant profité de la température pour devenir sec comme de l’amadou, je retrouve mes amis affairés, en train de le ranger dans l’immense malle… qui, suivant l’exemple de toutes les malles connues (depuis la malle des Indes jusqu’à la valise diplomatique), se trouve à présent trop petite pour tout contenir. Enfin, on parvient à la fermer par la force du raisonnement, aidé de solides ficelles.
Et, malgré les splendeurs gastronomiques de notre dîner, je ne me console pas de cette journée perdue.
19 mars 1908.
Morphée n’a point touché le seuil de la canha !… Le concert cynégétique a pris cette nuit les proportions d’un festival monstre. Les hurlements ont alterné avec les glapissements et tous les roquets des alentours ont donné de la voix.
Stimulé par la concurrence, notre Chantecler Tay-Ninh s’est mis de la partie et depuis trois heures du matin n’a cessé de lancer à intervalles égaux son cri perçant et joyeux.
Décidément il faut aller dormir ailleurs ! Nous en avons assez ! Coûte que coûte nous partirons après déjeuner. Le brave Guérin, tenant du moins à tirer parti de son insomnie, se lève avec le soleil pour faire le graissage de la machine. Il croit pouvoir affirmer que tout ira comme sur des roulettes. Mais à peine notre décision prise de quitter Tapang-Prey et ses virtuoses nocturnes, voici que se rouvre l’ère des complications : un de nos conducteurs de charrettes vient de tomber malade et me demande de le laisser partir. Le fait est que le pauvre diable arbore une pâleur aussi navrante que son teint le lui permet… une pâleur qui ne lui permettrait même pas de figurer honorablement dans un syndicat de jaunes !… Je m’en sépare à regret et nous voilà donc réduits à trois charrettes au moment précis où nous nous trouvons obligés de soulager la voiture qui risque de tourner au bazar ambulant. Il faut donc absolument louer deux autres véhicules qui transporteront les lits, la cuisine et une malle. La matinée se passe à ces négociations, qui ne marchent pas toutes seules ; enfin nous convenons que les deux dernières charrettes n’iront que jusqu’à Kreck et que nous en prendrons d’autres de village en village. Mais encore faudra-t-il assurer nos relais.